Hélène ou le Règne végétal - Les Biens de ce Monde

Sommaire


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Titre

Ce soir du 2 janvier
biens de ce monde (Les)
enterrement d'Apollinaire (L')
Si c'est cela qu'on fait au bois vert
Vieil océan
Chambre d'Hiver
Lied
route de Lorient passe par Louisfert (La)
Bon souvenir
chant de solitude (Le)
Si c'était lui
Lettre à Pierre Yvernaux curé de campagne
Anthologie
Credo
Journal inachevé
portrait fidèle (Le)
Noël
mal de terre (Le)
Lettre d'avril
crieur des morts (Le)
Jugé
Compte d'auteur
Dur à vivre
23 avril 46
Nocturne
Celui qui entre par hasard
soirée de décembre (La)

 

 

 

 

 

Ce soir du 2 janvier

 

Ce soir du 2 janvier 49 vers cinq heures

La campagne est comme une vieille demeure

Pleine de plâtre et de tapisseries écorchées

Avec une flaque de sang sur le plancher

Et sur le coin de la cheminée de marbre empire

Une pomme rouge éclatée comme une tirelire

Un journal illustré qui traîne dans la suie

Celle des anciens jours et des très vieilles pluies

Je pense à un hôtel triste près de la gare

Sans eau courante et à Mauves-sur-Loire

Je pense aussi à la maison de Moreau

Moreau qui avait sa vigne et qui aimait les animaux

Et nous allions tous deux durant la guerre

Avec un sac chercher du pain et la litière

Pour les bêtes la nuit chercher du pain

Dans la lumière et les violettes chercher

Le ciel avec de grosses mains

Je pense à des trains qui partaient

Après cinq heures de retard

Et l'on causait avec des gens

Qu'on ne reverrait pas plus tard

Près du guichet et des affiches

A l'odeur fade de colle fraîche

L'acétylène au fond brûlait

Et le délivreur de billets

Sur ses réseaux nous emmenait

Boire le coup dans sa cuisine

Minuit à la gare des Forges

On ne regarde pas l'horloge

Je vais parmi les oseraies

Car je sais bien que tu m'attends

Poète au visage d'enfant

Dont les vers ne sont pas mauvais

Et sous la lampe où brûle un feu d'alcool

Comme je m'imagine le cœur d'une créole

Là-bas où il fait chaud et où l'on pend

Des hommes noirs à la porte des blancs

Nous restons sans rien nous dire à regarder

Des livres maudits ou des poètes assassinés

Et des tas de brochures qui nous arrivent

Par le miracle de l'esprit de cette rive

Où l'on cueille des jonquilles encore où l'on voit

Des mains se nouer pour autre chose que l'effroi

C'est à cela qu'en ce 2 janvier 49 je pense

Alors qu'on me croit à des kilomètres de distance

Perclus de bleu dans le marasme d'un ciel gris

Lorsque je fais voler sur mon propre établi

Les copeaux de ce cœur qui se lovent comme

La peau tiède et dorée de la première pomme.

 


 

 

 

 

 

Les biens de ce monde

 

Je suis las de fêter l'anniversaire de ma naissance

Avec de très vieilles gens et des amis de connivence

Te souvient-il de tes six ans

En sarrau noir et les genoux saignants

Tu pleurais dans les cours navrantes du collège

A cause du soleil du ciel et de la neige

J'ai oublié tes premiers vers Tu m'écrivais

Sur des feuillets couleur saumon que tu volais

A tes parents Nous fûmes du même voyage

Marins du même bâtiment Dans la peine et dans le naufrage

Gardiens des mêmes sentiments

Mais à quoi bon renouer

A quoi bon revenir à pas lents dans l'allée

Et susciter au bord de l'ombre du mystère

Il s'agit aujourd'hui d'un autre anniversaire

Et par avance de fêter ce jour ah! ce jour

Où je glisserai dans la terre ainsi qu'en un pantalon de velours

Mais n'étant pas exactement fixé

Sur la date du jour et le mois de l'année

Trois cent soixante cinq ou six fois je célèbre

Le chapitre dernier et la mort du poète

Chaque jour de ma vie donne lieu à des joies

Qui ne sont pas celles des mourants et si j'en crois

La vigueur de mon sang et les anciens prophètes

Beaucoup de routes passeront sous ma fenêtre

Longtemps je marcherai à travers bois et champs

Avant perquisition finale des agents.

 


 

 

 

 

 

Si c'est cela qu'on fait au bois vert

 

Si c'est cela qu'on fait au Roi des Juifs

Que fera t'on au pauvre Nègre ?

L'un brillait avec les planètes

L'autre n'a qu'une chandelle de suif

Encore l'a t'il volée ! Et c'est cela justement qu'on lui reproche

De s'éclairer avec les quarante sous des autres sous un porche

Et le flic qui habite une chambre cossue

Dans la six cent soixante sixième avenue

S'est arrangé pour le surprendre et pour le pendre

A un bec électrique

A ce moment où la lumière du jour se fait plus tendre

Joseph d'Arimathie était bien bon qui dans l'aube sévère

Coucha Jésus comme un enfant dans un morceau de serpillière

Mais qui reprendra ce corps doucement calciné par la Race et par la Souffrance

Et qui bat là comme un volet mal fermé sur la bouche de l'Espérance

Oh ! dites ménagères en pilou et vous jeunes gens du petit matin

Enroulés dans la fourrure du sommeil et dans la buée chantante d'un refrain

Aurez-vous pas pitié de ca cadavre balancé au milieu de la rue

Et dont la tête contre les murs est bien le plus redoutable angélus.

 


 

 

 

 

 

L'enterrement d'Apollinaire

 

Le tombeau d'Apollinaire dans le cimetière du Père Lachaise.

 

Qu'est ce qui sonne comme ça ? dit le paysan dans son champ

Les noces de Marie ou son enterrement !

En réalité on s'aperçut qu'on était ce jour-là le 11 novembre 1918

Et que c'était une date toute faite pour l'Armistice

Alors tous les poètes de France et ceux qui étaient morts depuis longtemps

Se réunirent au 202 du boulevard Saint-Germain dans la demeure d'Apollinaire

Et bien entendu nul ne fit mention de la présence de Villon de Sade et de Lacenaire

Le cortège s'engagea entre les guirlandes

Qu'on n'avaient point ôtées depuis le mariage d'André Salmon

Suspension d'armes entre nations

Vaut bien qu'on mette un poète en terre !

C'est pourquoi tu reposes aujourd'hui dans les jardins du Père Lachaise

Comme celui d'une auberge de Prague où il t'advint

D'être immortellement Guillaume Apollinaire

Avec cette tranche de lune amère dans ton vin.

 


 

 

 

 

 

Vieil océan

 

Vieil océan ! ce n'est pas assez que Lautréamont t'ait chanté

Avec toute cette saloperie de littérature qui était sa propriété

Voilà qu'à son tour un jeune maniaque de poésie se dresse

Pour t'enfermer dans la cage de sa lyre

Et comme un ciel inversé te célèbre

Tous les canons de Notre Dame ne sont rien si l'on compare à ta puissance

Et le chœur du tonnerre n'est qu'un timbre distrait dans la salle d'attente du silence

Mais quel amour dans vos yeux de colchique ô troupeaux qui paissez la mer

Principauté d'un Dieu Unique et seul Transactionnaire !

 

Que la grenouille de ma voix s'enfle jusqu'à chanter

Ce bol de larmes au pied des marches de l'éternité !

 

Fais le précieux va ! fais l'élégiaque ô poète !

Toi qui n'as que les bruits de poulie du drame dans la tête !

Ainsi pas question de Chant n'est ce pas !

Plus question d'Odyssée

Mais seulement la grande forme indécise de la mer

Entre mes bras

Comme une toujours inconsolée !

 


 

 

 

 

 

Chambre d'hiver

 

 

 

Des mille chambres où j'ai vécu

La plus belle était un violon

Le manteau de la cheminée

Cachait une âme disparue

 

Sous le vieux cèdre de la lampe

Après une longue journée

Je m'attardais j'avais des craintes

Pour la suite des années

 

Mais soudain la lumière éteinte

Quelle est cette voix inouïe

Comme un fruit de coloquinte

Qui éclate dans la nuit

 

Est ce un enfant qu'on pourchasse

Dans la rue à coups de fouets

Un cirque fantôme qui passe

Trombonnant sur les marais

 

C'est la corde du cœur qui casse

Et tout ce qui vient après

N'est que la plainte en surface

D'un amour qui se défait.

 


 

 

 

 

 

Lied

 

Je ne suis plus ce que j'étais et si je m'écoutais me ferais prêtre ou religieux

Voilà ce qu'écrivait Apollinaire dans sa lettre d'adieu

Tant il est vrai que si l'amour vient à manquer il n'est nul héritage

Qui puisse combler la vacuité des sens et cette absence de corsage

Ni les approches de la gloire ni les caresses des amis

Qu'est ce qui peut germer du sol quand on a piétiné les semis ?

O mon amour ! ce n'est pas seulement à travers mon Lied que je te chante

Mais dans la pousse de ces mains levées vers toi comme une promesse de plante

Je sais bien ! Moi non plus je ne suis plus ce que j'étais

Qui dormais seul et faisait la foire dans les cafés

Je me suis retrouvé plus d'une fois dans l'aube

Avec tout juste ce qu'il faut de corde pour se pendre

Et c'est peut être et c'est sûrement pour cela que je t'ai aimée

Hélène ! dans mon verre comme une goutte de rosée.

 


 

 

 

 

 

La route de Lorient passe par Louisfert

 

Lui le garçon à part l'incorrigible par nature

Rayé du rôle de marin pour sa passion de la peinture

Homme à couteau crevant la toile de l'ennui

Et moi cherchant toujours à soulever les ouïes

Du soleil

Nous avons parcouru les mêmes paysages de tristesse

Comme la place des terrasses et la campagne de Louisfert

Y a-t-il un café d'ouvert

Qu'on y boive ou que le cœur casse ?

Je t'ai laissé amarré au radeau de l'Art

Vers quelle destinée soudaine ?

A nous deux nous prenions le quart

Gardiens des mêmes vies humaines

Je te cherche maintenant dans les parages de la nuit diurne

Eclairé simplement par cet amour qui est en moi comme un filet de lune

L'automne couleur d'eau et de cheveux brûlés

O mon ami au cœur cent fois dépenaillé

Par les galops du Temps et par la Beauté même

Te mènera au bord du monde absent d'où je te hèle.

 


 

 

 

 

 

Le chant de solitude

 

Laissez venir à moi tous les chevaux toutes les femmes et les bêtes bannies

Et que les graminées se poussent jusqu'à la margelle de mon établi

Je veux chanter la joie étonnamment lucide

D'un pays plat barricadé d'étranges pommiers à cidre

Voici que je dispose ma lyre comme une échelle à poules contre le ciel

Et que tous les paysans viennent voir ce miracle d'un homme qui grimpe après les voyelles

Etonnez-vous braves gens ! car celui qui compose ainsi avec la Fable

N'est pas loin de trouver place près du Divin dans une certaine Etable !

Et dites-vous le soir quand vous rentrez de la foire aux conscrits ou bien des noces

Que la lampe qui veille à l'avant du pays très tard est comme la lanterne d'un carrosse

Ou d'un navire bohémien qui déambule

Tout seul dans les eaux profondes du crépuscule !

Que mon Chant vous atteigne ou non ce n'est pas tant ce qui importe

Mais la grande ruée des terres qui sont vôtres entre le soleil et ma porte

Les fumures du Temps sur le ciel répandues

Et le dernier dahlia dans un jardin perdu !

Dédaignez ce parent bénin et maudissez son Lied !

Peut-être qu'un cheval à l'humeur insolite

Un soir qu'il fera gris ou qu'il aura neigé

Posera son museau de soleil dans mes vitres.

 


 

 

 

 

 

Bon souvenir

 

Peut être un jour à la faveur soudaine d'un orage

Sous les coups de poing sourds d'un astre impatienté

Seras-tu de nouveau cette graine d'espace

A la recherche d'un ciel plus ferme pour germer ?

 

Captive sans gazon dans le dortoir des mondes

Avec le souvenir d'un arbre entre les bras

O planète exfoliée comme un vol de palombes

Dans les vallées d'un univers en contre-bas

 

Je voudrais te parler mais le chant que prolonge

Le bruit d'essieux d'un cœur à jamais étouffé

Par les sables du Temps certes ne peut prétendre

A rajeunir les heures qui lui sont comptées

 

En vain j'ai sommeillé doutant si dans le rêve

Mon pied rencontrerait celui du Bienfaiteur

Il a neigé sur mes pensées et je crois même

Que le gel a muré les failles de mon cœur

 

Bon souvenir à toi ma Terre que pourchasse

Un rival empenné de lune et de rayons !

Même mort je saurai te tirer de ta liasse

De schistes sur la table des Révolutions !

 


 

 

 

 

 

Et si c'était lui

 

Et si c'était mon Dieu ce marin saoul qui est entré ce soir dans ma maison?

L'éternité ! dont vingt-trois ans de navigation !

Nazaréen ou Nazairien ! Peu importe l'état civil

Quand on débarque de très loin par des chemins tournants et difficiles !

Pour qui connaît la bouleversante tabagie des grands vents d'ouest

Une petite brise campagnarde a quelque chose d'affolant dans sa faiblesse !

C'est peut-être pourquoi un homme est là ce soir sans savoir sur quel pied danser

Avec ce lambeau de casquette comme une voile qui le dissimule à moitié

Ce qu'il dit ? ce ne sont point propos bons à répandre

Encore un qu'il faudrait aimer avant d'entendre !

Qu'on lui serve un hybride fort ou un maigre croûton de lune

Le malappris se gausse pas mal de cette charité commune

Pas besoin de vous serrer pour moi !

Pas besoin d'allumer les lampions !

Mais donnez-moi la route toute droite de la mer

Et pas d'autres explications !

 


 

 

 

 

 

Lettre à Pierre Yvernaux, curé de campagne

 

Cher ami ! sans doute êtes-vous comme moi dans un village

Encadré par les candélabres de la pluie

Recevant à dîner d'inquiétants personnages

Comme Rimbaud ou Max Jacob ou Jésus-Christ.

 

Dieu merci ! le presbytère n'a. rien perdu de son charme

Ni le jardin de son éclat !

Toujours l'odeur des seringas

Et le ciel qui tombe des arbres !

 

En ce moment il se peut que vous m'écriviez

Votre admiration pour Van Gogh

Que vos châssis soient préparés

Pour les graines de tournesol

O mon Dieu ! laissez-moi célébrer ce curé de campagne

Il en sait plus que moi sur les mystères qui nous accompagnent

Et ce qu'il met en vers dans sa chambre chaulée

N'est rien que ce murmure de vous à lui qu'il me plairait d'intercepter

Mon cher Ami ! permettez donc que je m'adjoigne

Au pauvre zigue au cheval borgne à la cétoine

Et qu'il me soit donné d'entendre votre chant

Juste au moment du jugement !

 


 

 

 

 

 

Anthologie

 

 

 

Max Jacob ta rue et ta place

Pour lorgner les voisins d'en face !

 

Eluard le square ensoleillé

Un bouquet de givre à ses pieds !

 

Jouve ! c'est mieux que Monsieur Nietzsche

Une effraie étudiant la niche

 

Léon-Paul Fargue ! la musique

D'un triste fiacre mécanique !

 

Blaise Cendrars ! Apollinaire !

Le bateau qui prend feu en mer

 

Reverdy ! la percée nouvelle

Les éléments comme voyelles !

 

Le remue ménage cosmique

De Saint-Pol-Roux-le-Magnifique !

 

Boulevard Jules Supervielle

Noé la Fable et les gazelles !

 

Vladislas de Lubies-Milosz

Les clefs de Witold dans sa poche !

 

Le chemin creux de Francis Jammes

On y voit l'Ane on y voit l'âme !

 

Aragon la ruelle à chansons

Et les yeux d'Elsa tout au fond !

 

Cocteau la neige la roulotte

L'Ange amer qui se déculotte !

 

Paul Claudel ! filleul de Rimbaud

Cinq grandes odes cent gros mots !

 

Mais aussi mon Serge Essenine

Ce voyou qui s'assassina

 

Et la grande ombre de Lorca

Sous la pluie rouge des glycines!

 

A qui s'en prendre désormais

Pour célébrer le mois de mai?

 


 

 

 

 

 

Credo

 

Je ne crois pas en les miracles de Lourdes

Je crois dans une belle journée

Avec des ramasseuses de colchiques

Et des jeunes gens égayés

Car Dieu sur la montagne est bien près de me plaire

Qui dans la double écuelle de ses mains

Assaisonne la soupe noire de la terre

D'un peu de sel puisé dans les yeux du matin.

 


 

 

 

 

 

Le portrait fidèle

 

Mon orgueil à moi ce serait

D'être entré en littérature

Plus interdit qu'un roitelet

Par un trou méchant de serrure

 

La sémantique? connais pas !

Je me ris de l'anacoluthe

Dites-moi quels sont ces gravats 

Qui dégringolent sur mon luth !

 

Je suis venu pour vous chanter

Dahlias brûlés chevaux bizarres

O tendres geais aimant à boire

Dans les seaux de l'éternité !

 

Je vous ferai place en mon Lied

Sur ma vie vous aurez le pas

Mais qui dessine dans les vitres

Cet arbre pareil au lilas

 


 

 

 

 

Journal inachevé

 

Dormeur inespéré je rêve

Et voici que soudain une petite lampe

Remue très doucement sa paille

Et qu'à cette lueur j'entrevois

Le malheur occupé au loin

 

Rien à frire

Dans la poêle sans fond de l'avenir !

Rien à tirer de la grenouille de l'enfance !

Mais surtout rien à boire

Dans la coupe de l'espérance

Sinon un vin de tous les jours

 

Rêvais-je encore?

Quel ange éberlué me nommait

Les heures comme des carpes se retournaient

Tout près

Sur le sommier du fleuve

Et pour la première fois peut-être j'entendis

La corde d'un violon casser

 

Voici que l'acajou verdit que la chambre s'emplit

De la marée inaugurale d'un poème

Et que cet enfant d'autrefois

Se met à vivre à la fenêtre !

 

Laissez entrer tous ceux qui rêvent

Laissez-moi m'habituer

Au récipient à peu près vide de la lune

Qu'un chien traîne en hurlant sur le pavé du quai

 

Je te vois mon amour

Ensoleillée par les persiennes de l'enfance

Comme un matin trop beau couleur de thym

Avec ce frétillement d'ablettes de tes jambes

Et cette lente odeur de lessive et de pain

 

Marche un peu dans la rue sans ombre

Vers la flamme!

Redresse-toi un peu que j'accède à présent

Par le puits de tes yeux aux sources de ton âme

Où n'ont jamais plongé les racines du temps.

 


 

 

 

 

 

Noël

 

Et maintenant que toute action de la Justice est éteinte

Achève ta truite ! va ! mène à bien ton péché

Ignoble au bonnet d'aubergiste

En ce soir de Nativité !

Mais vous bergers

Je vous donne rendez-vous sur le plus ancien mail

Dans la plus vieille mégisserie du monde

Oh ! quelle odeur ont cette nuit

Les lys tourmentés de la neige

A travers bois

A travers des couloirs trop longs

Des lits détruits

Qui sans lampions sceptres ni cierges

A la clarté de leur esprit

S'accordent à trouver au Fils

Même sourire qu'à la Vierge.

 


 

 

 

 

 

Le mal de terre

 

Ah ! je sens bien que je suis trop profondément enraciné

Pour remonter comme un bouchon de liège sur le saladier de punch de la ville

Un tel repose par un fond d'herbe

Près d'une eau rouge

En cette fin d'après-midi d'hiver !

Malgré moi malgré l'odeur de lin des maladies

Et l'insomnie

Dans les couloirs moroses de la chair

J'entends frapper

J'entends quelqu'un sous la paroi !

C'est en souvenir de ces oiseaux si faibles qu'ils ne peuvent me haler

En souvenir d'un arbre seul chargé de baies

Et surtout dans le temps trop court des floraisons

Que je me raconte des choses.

 


 

 

 

 

 

Lettre d'avril

 

Quand on revient sur la fin de l'hiver d'une très longue et monacale maladie

Ah ! c'en est trop de ce silence abrupt et de la défection finale des amis

Et comment me traiterez-vous demain moi qui vous hèle d'une voix tendre

Si je n'ai que l'infime bégaiement de mes mains pour me faire comprendre ?

Le temps de poésie s'achève et j'ai beau rappeler

Au-dessus de ma vie comme un oiseau blessé

Nul ami ne viendra au secours de mes ailes

Cependant je pensais à toi mon cher Michel

Te sachant familier des fortes houles et des courants

Dans ma pensée tu me servais de brise-vent

Je repartais lancé de nouveau vers les astres

Quelques brouillons de vers agitant la surface

Mais tu as craint de te perdre avec moi sur cet océan de tristesse

Où les épaules vous pleuvent le long du corps en coups de fouet

Comme une averse !

 


 

 

 

 

 

Jugé

 

Oh ! attendre les résultats d'un examen toute sa vie!

Menteries à tous les étages de l'esprit !

Jugé !Mais cet oral comment le préparai-je ?

Soue à cochons plutôt que le divin Collège !

Me voici devant l'Agrégé final moi l'impétrant

Qu'avez-vous retenu de mes Commandements ?

N'ai tué que cet enfant en moi ! commis d'autre adultère

Que de coucher dans les draps maigres de la terre !

Et quant à ce qui est d'honorer ses parents

Vous les tenez cachés oh ! depuis si longtemps

Sous la marquise de vos ailes

Que c'est à moi mon Dieu de vous en demander des nouvelles!

Jésus lui dit : Si vous voulez être parfait

Allez ! vendez ce que vous avez

Et donnez-le aux pauvres !

Ah ! Si j'avais autre chose que cette lampe-tempête sous les côtes

Par exemple un pommier en fleurs

C'est volontiers que je le donnerais !

 


 

 

 

 

 

Le crieur des morts

 

Eveillez-vous braves gens!

Anonyme Châtelain est mort

Et voici les derniers chanteurs !

 

Sous les ruines du lin qui rouit

Dans les colzas

Bien à l'écart des lampes

La mémoire d'Anonyme !

 

Car Anonyme Châtelain est mort

 

Qu'il revienne comme il est écrit

Parmi les lys

Comme une joue penché

Il était le dernier chanteur

 

Mais depuis la mort d’Anonyme

La herse et le ghetto

La mine !

Anonyme Châtelain est mort !

 


 

 

 

 

 

Compte d'auteur

 

Mon Dieu! comment oserais-je abuser de vos instants?

Moi la risée du club ! la jambe de bois dans les cortèges d'enfants !

Quand je vous vois très occupé à mettre au clair

L'arrestation de Sainte-Mado et son entrée à la Salpêtrière

Me voici pour la première fois devant le Grand Editeur

Visage aimable et téléphone près du coeur !

O mon Dieu ! ce manuscrit que je vous tends et vous retire

Est comme un napoléon trop grand pour la fente de ma tirelire

Finalement acceptez-le Ah ! faites-en

Le régal de votre brûle-gueule et de vos feux de la Saint-Jean

Mais que du moins à ce moment il illumine

Mes copains qui bourlinguent encore et toute ma kyrielle de copines !

 


 

 

 

 

 

23 avril 46

 

Mon amour! Il y aura demain quatre ans

Que nous sommes dans cette même chair

Quatre ans que je promène à la surface de ton corps Les lourds hameçons de la tendresse !

Et tout peut s'écrouler

Tout est pollué

Tout suit l'enterrement

Tu es toujours plein d'arbres

Mon amour !

 


 

 

 

 

 

Dur à vivre

 

Peut être dans quelque maison basse de ville usée

Moi qui ai tant aimé les jardins

Lorsqu'il a plus dans la soirée

Et que parmi les myosotis pèse soudain

La lourde mamelle de la lune!

A bout de persuasion peut être

Quand le filin du jour me glissera des doigts

Si je n'ai plus pouvoir d'orienter les fenêtres

Alors adieu garçon! Et que ce soit

Par un matin couleur de melon d'eau!

Tout dort

J'entends marcher au loin mille animaux

Et mon cœur doucement aura cessé de battre

A cause d'un compotier de pommes sur la table

Tandis qu'un coq et un sergent

Là-bas font respecter le règlement.

 


 

 

 

 

 

Nocturne

 

Maintenant que les seuls trains qui partent n'assurent plus la correspondance

Pour toutes ces petites gares ombragées sur le réseau de la souffrance

Oh! Je crois bien que ce sera à genoux

Mon Dieu! Que je me rapprocherai de Vous!

 

Le plus beau pays du monde

Ne peut donner que ce qu'il a

Myosotis ici et là

Mais beaucoup d'herbes sur les tombes!

O mon Dieu! J'ai tellement faim de Vous tellement besoin de savoir

Qu'un couvert en étain serait le bienvenu dans le plus modeste de vos réfectoires

Que la cuisine soit bonne ou fade nous ne sommes point ici à l'Office

 

Laissez-moi respirer l'odeur des fleurs qui sont sur les tables et qui ressemblent à des lis!

Je crois en Vous Hôtelier Sublime! Préparateur des Idées justes et des plantes

N'allez pas redouter surtout quelque conversion retentissante!

Et qu'un tel ait choisi le pain dur et le sel

Soyez sûr qu'il n'y a rien là que de strictement personnel

 

Considérez que je vous suis parent par quelque femme de village

Et par quelque vaurien d'ancêtre

L'une adorait Votre Visage

L'autre s'est payée votre tête

 

Je fais effort! Je voudrais marcher à vos côtés et vous lire des vers

Mais il y a ces relais si reposants dans l'ordre de la Terre

Ah! Je me suis conduit de façon ignoble dans les cafés

En présence de Vous j'eus toujours l'air impatienté

C'est pourquoi me voici plus seul encore plus veule

Avec ce masque d'Arlequin trop triste sur ma gueule

 

Pardon Seigneur! Pardon pour vos églises

Et si j'ai galvaudé dans les champs

Si j'ai jeté des pierres dans vos vitres

C'est pour que me parvienne mieux Votre Chant!

Qu'il fût porté par des oiseaux ou à vois d'homme

Jeté là comme un bock sur le comptoir de l'harmonium

Ou dans l'air comme un col de violon

A neuf heures du soir qu'elle était belle la religion!

 

Ah! J'aurais pu tout comme un autre être choriste

Et grappiller de long en large le corps du Christ!

 

Mais tous ces blés en feu dans les cristaux du soir se reflétant

C'était Vous si intimement

Qu'il suffisait alors de pousser la fenêtre

Pour que la joie pénètre et pour Vous reconnaître

 

Que n'ai-je su Vous arrêter

Quand vous alliez entre les saules

Les bois de justice à l'épaule

Comme un pêcheur au carrelet?

 

Car maintenant tout est devenu subitement si difficile

A cause de cette pudeur en moi et de l'orgueil également imbécile

Que je voudrais ramper vers Vous j'en serais encore empêché

Par cette dérision de l'Acte qui est dans l'ordre de la société

 

Mais Vous quand vous mourûtes sur le Golgotha

Dites! Qu'est-ce que çà pouvait vous faire le ricanement de ces gens-là?

 

Si je reviens jamais de ce côté-ci de la terre

Laissez-moi m'appuyer au chambranle des sources

Et tirer quelque note sauvage de la grande forêt d'orgue des pins

O mon Dieu que la nuit est belle où brille l'anneau de Votre Main!

 

Tous ces feux mal éteints dans l'air et ces yeux de matous en bas qui leur répondent

Ce cri d'amour fondamental qui est celui de notre pauvre monde!

 

En d'autres temps j'eusse été moine ou bien garder les vaches

Et pourquoi pas dans une léproserie de village

Maniant les doigts dans le soleil

 

Heureux celui qui naît en juin parmi les nielles

Il connaît la beauté des choses éternelles!

 

Oh! Sur l'ardoise du Ciel si l'on tient compte

De ce pays sans charme où je suis né

Si l'on juge à propos mes larmes

Seigneur! Je suis exonéré?

 

Qu'il soit coupable non-coupable

Toujours en peine de son Dieu

Qu'on lui serve pour vin de table

La rosée lustrale des Cieux!

 


 

 

 

 

 

Celui qui entre par hasard

 

Celui qui entre par hasard dans la demeure d'un poète

Ne sait pas que les meubles ont pouvoir sur lui

Que chaque nœud du bois renferme davantage

De cris d'oiseaux que tout le cœur de la forêt

Il suffit qu'une lampe pose son cou de femme

A la tombée du soir contre un angle vernis

Pour délivrer soudain mille peuples d'abeilles

Et l'odeur de pain frais des cerisiers fleuris

Car tel est le bonheur de cette solitude

Qu'une caresse toute plate de la main

Redonne à ces grands meubles mornes et taciturnes

La légèreté d'un arbre dans le matin.

 


 

 

 

 

 

La soirée de décembre

 

Amis pleins de rumeurs où êtes-vous ce soir

Dans quel coin de ma vie longtemps désaffecté ?

Oh ! je voudrais pouvoir sans bruit vous faire entendre

Ce minutieux mouvement d'herbe de mes mains

Cherchant vos mains parmi l'opaque sous l'eau plate

D'une journée, le long des rives du destin !

Qu'ai-je fait pour vous retenir quand vous étiez

Dans les mornes eaux de ma tristesse, ensablés

Dans ce bief de douceur où rien ne compte plus

Que quelques gouttes d'une pluie très pure comme les larmes ?

Pardonnez-moi de vous aimer à travers moi

De vous perdre sans cesse dans la foule

O crieurs de journaux intimes seuls prophètes

Seuls amis en ce monde et ailleurs !