Le Miroir d'Orphée

 


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Sommaire:

Titre Sur Auteur Edité

Préface Cadou, René Guy
Pierre Reverdy Reverdy, Pierre (1889-1960) mars 1946, les Lettres n°7
La poésie populaire, Paul Fort et ses amours Fort, Paul (1872-1960) juin 1946, Horizon n°6
Le Miroir d’Orphée février 1947, les Essais n°1
Blaise Cendrars Cendrars, Blaise (1887-1961) février 1947, Journal des Poètes n°3
Anthologie poétique de Federico Garcia Lorca Lorca, Federico Garcia (1898-1936) mars 1947, les Essais n°2)
Eugène Dabit Dabit, Eugène (1898-1936) mars 1947, les Essais n°3
Apollinaire et les Rhénanes Apollinaire, Guillaume (1880-1918) mai 1947, Verger n°3
Présence d’un Surromantisme septembre 1947, les Essais n°6
Michel Manoll ou l’Honneur de la Corporation Manoll, Michel (1911-1984) novembre 1947, les Essais n°4
Fantomas Desnos, Robert (1900-1945) 1947
Le Merveilleux poétique dans le Roman populaire décembre 1947
Du Côté de chez Jammes Jammes, Francis (1868-1938) décembre 1947, les Essais n°5
La Peinture et Roger Toulouse Toulouse, Roger (1918-1994) mai 1948, Arts en Province
Apollinaire devant la peinture Apollinaire, Guillaume (1880-1918) 15 octobre 1948
Apollinaire, Max Jacob, Cendrars Apollinaire, Guillaume (1880-1918) décembre 1948, les Essais n°7
L’œuvre de Max Jacob Jacob, Max (1876-1944) avril 1949, Cahiers du Nord n° 87-89
Notes sur l’Humour en Poésie juillet 1949, Journal des Poètes n°26
L’Exemple de Dabit Dabit, Eugène (1898-1936) septembre 1949
Saint Pol Roux le Magnifique Saint Pol Roux (1861-1940) septembre 1949, Emission du 12 octobre 1949, Rennes
Louis Parrot Parrot, Louis (1906-1948) septembre 1949, Les Essais n°9
Robert Desnos Desnos, Robert (1900-1945) octobre 1949, les Essais n°10
Tristan Corbière Corbière, Tristan (1845-1875) janvier 1950, Emission du 24 février 1950, Rennes
Milosz Milosz, Czeslaw (1911-2004) février 1950, les Essais n°11
Nantes, Cité d’Orphée avril 1950, émission du 19 septembre, Rennes
Réponse à une Interview de Pierre Béarn Béarn, Pierre (1902-2004) Emission septembre 1950, Paris Inter
Dumas Père, André Breton et l’Anthologie de l’Humour noir Breton, André (1896-1966) octobre 1950, les Essais n°12

 

 

 

 

 

 

 

 

Préface, par Michel Décaudin

 


 

« Interroger avec les moyens précaires de la critique le miroir tremblant d'Orphée » : je définirais volontiers par cette formule tirée de l’une d'elles l'esprit des chroniques ici rassemblées, chroniques que René Guy Cadou a données à différentes revues et à la radio de 1946 à 1950.

Une interrogation qui contient en elle-même sa réponse : le miroir peut-il renvoyer autre chose que l'image qu'on lui a offerte ? Aussi n’est-ce pas une analyse spectrale de la poésie française au milieu du siècle qui apparaît dans ces pages; nous y suivons plutôt le balisage d'une de ses lignes de pente.

S'il reconnaît tout ce qu'il lui doit, René Guy Cadou n'est pas sollicité par le surréalisme, pas plus que par le symbolisme. En Milosz, il aime non l’inspiration ésotérique et « sacrée », mais la pureté, la nostalgie de l'enfance, la passion des oiseaux. Il voit Saint-Pol Roux proche de la
grande poésie quand il abandonne la recherche de la métaphore pour le langage des simples. Et son Desnos est moins le « donneur infatigable » de la période des sommeils que l'auteur des Quatre sans cou, de la Complainte de Fantomas et des Chante-fables.

Les absences, ou tout au moins les zones d'ombre, sont également caractéristiques. Prévert est dédaigné. Des poètes comme Saint-John Perse, Jouve, Miehaux, Char sont peu invoqués.

En revanche, Corbière, Jammes, Paul Fort, Apollinaire, Max Jacob, Cendrars,. Reverdy sont ceux dont il se réclame. Des poètes bien différents les uns des autres, mais dont les chemins se croisent. Ce qu'ils représentent, c'est une certaine innocence familière, une prise directe sur le sentiment et sur le monde qui n'exclut pas l'humour, surtout une poésie intensément et intégralement vécue (Reverdy est la poésie, Cendrars est la littérature). Auprès d'eux, le Volkslied allemand, la veine espagnole de Lorca confirment la force et la profondeur d'une inspiration, puisée dans la tradition populaire, tandis que de Dumas père à Allain et Souvestre, de Gaston Leroux et Maurice Leblanc à Eugène Dabit, un certain type de roman est chargé de merveilleux et détient « le secret des enfantements poétiques ».

 

Jaquette de l'édition Rougerie de 1976

 

 

Un tel courant, René Guy Cadou le voit s'affirmer dans le groupe de ses amis Manoll, Rousselot, Becker, Bérimont, Lacôte, Decaunes, les « poètes du Dernier Carré » ou « poètes de la Loire » qu'il voudrait appeler, par un terme qui me paraît lourd d'ambiguïté, « surromantiques » poètes pleins de tendresse pour l'homme et la terre, ayant le goût du chant plus que celui de l'image, pudiques dans leur lyrisme, pratiquant la poésie comme une magie familière, en quelque sorte apprivoisée. Et constituant moins une école qu'une communauté de tendances, une volonté de retour aux sources, de nouvelle origine, pour reprendre le titre d'Audiberti.

A l'époque de la poésie engagée, du regain surréaliste, de la percée de Ponge ou de Queneau, cet idéal pouvait paraître singulièrement à contre-courant. Il n'en représente pas moins une ligne de force de notre poésie, dont la vivacité est attestée par le récent essai d'André Miguel.

L'Homme poétique, qui part en guerre contre le formalisme terroriste au nom d'un lyrisme immédiat. Ce miroir d'Orphée, qui est aussi le miroir de René Guy Cadou, n'a ainsi rien perdu de son actualité et, loin de ne présenter qu'un intérêt rétrospectif, porte aujourd'hui encore témoignage.

Sans doute un censeur vétilleux froncera le sourcil en remarquant que, contrairement à ce qu'écrit Cadou, Apollinaire n'a jamais connu M. de Milhau, qui d'ailleurs était vicomte, non comte. Il trouvera aussi qu'il est excessif, même il y a trente ans, de dire que Lafargue et Corbière sont à jamais bannis des manuels de littérature. (Qu'en pense Michel Dansel, qui, justement après ces deux poètes, vient d'introduire René Guy Cadou dans une collection universitaire ?)

Mais que sont ces détails, en face des intuitions qui, en quelques mots, cernent la relation de la poésie d'Apollinaire au paysage rhénan, la qualité du merveilleux dans le roman populaire ou l'inimitable univers d'Eugène Dabit ? La véritable critique, cette « poésie critique » dont parlait Cocteau, n'est-elle pas, avant toute érudition, don de sympathie ?

 


 

 

 

 

 

Pierre Reverdy

 

La nature même de Pierre Reverdy dispense ses amis de toutes louanges à son égard et le propos que je tiens ici ne peut être envisagé par le lecteur que dans la mesure où ce qui se passe de commentaires force l'admiration de l'homme. Il ne saurait être question, en effet, par un esprit de connivence, d'appuyer sur les contours d'une œuvre qui se suffit à elle-même et se situe de prime abord dans le climat de la beauté.

« Je suis un témoignage fendu de la tête aux pieds, une indication précise mais fugitive de ce qu'a voulu dire la création en remontant de nos jours jusqu'au commencement des termes », écrit Pierre Reverdy dans un de ses poèmes en prose de « Flaques de Verre » (1).

C'est bien ainsi que nous entendons considérer l'activité de ce poète qui, loin de procéder à un choix, s'est imposé de tout saisir, de donner à toute chose la caresse enveloppante de sa pesée.

L'art de Pierre Reverdy, cet « ensemble de moyens propres à fixer le lyrisme mouvant et émouvant de la réalité » (Prière d'insérer du « Gant de Crin » (2), n'est pas la résultante d'un machiavélisme de l'esprit, mais une tentative de stabilisation de toutes les forces et contre-forces qui s'affrontent dans la sensibilité toujours en émoi du poète. Aucune trace de volonté en tant que telle dans cette poésie dégagée de tout intellectualisme, dépouillée de son écorce et, dans la profondeur de ses racines, vivant de la teneur du sol :

« Quand je t'ai connu
Quand je t'ai tenu
Certainement quelque chose tombait
Une fausse parure... »
(Sources du Vent, 1929 (3).

Il y a dans cet ascétisme poétique - l'anonymat dont se parent certains textes en est une forme poussée à l'extrême - une liberté d'expression qui n'est pas sans analogie avec les épures maladroitement menées (avec quelle science cependant, quel tact) sur les murs des cavernes. L'essentiel seul nous est donné qui doit nous amener au moment de nous-mêmes où loin de tout esprit de suspicion nous adhérons d'un bloc à cette charpente. Je dirai plus loin pourquoi l'on considère la poésie de Reverdy comme une aventure plastique. Stable dans ses matériaux elle commence de vivre hors de la page. Elle n'est pas mouvement mais prolongement. La personnalité de son auteur lui échappe. Elle devient notre propre poésie, la poésie tout court.

Les moyens de Reverdy, ce que tout poète appelle « Les moyens du bord » sont si simples qu’ils semblent à la portée de tous.

« On entend venir quelqu'un qui ne se montre pas
On entend parler
On entend rire et on entend pleurer
Une ombre passe
Les mots qu'on dit derrière les volets sont une menace. »
(La Lucarne ovale (4).

C'est justement qu'il n'y a à proprement parler aucun moyen, aucun truc. Tout se passe comme si, l'instant préalablement choisi – mais quelqu'un choisit pour lui - le poète se trouvait placé « dans une position difficile et souvent périlleuse à l'intersection de deux plans au tranchant cruellement acéré, celui du rêve et celui de la réalité ». (Le Gant de Crin.) Il s'agit donc pour Reverdy de définir cet état qui n'est ni tout à fait le rêve, ni tout à fait la veille et où les impressions qu'il reçoit doivent s'identifier à celles qu'il donne. On imagine le périlleux d'une telle aventure où le précipice d'un mot maladroitement jeté peut faire chavirer le poème. C'est sans doute ce qui donne à la poésie des « Epaves du Ciel » (5) un tel pathétisme, un sentiment si profond de l'angoisse qu'on reste interdit devant tant de détresse humaine :

« Dans les rues devenues trop courtes
Dans les ruelles de la santé où se concerte le malheur
Avenue de partir avant le temps des autres
Revenus de tous temps que l'on ne revoit plus
Coups de reins sourds de l'aventure
Souvenirs des circuits refermés au loin
Tout est vide
L'esprit prend l'air
Le cœur a dégorgé ses pires sentiments
Le vent passe partout à travers les rainures
Qui me séparent des servitudes de mes sens. »

Cette angoisse, Pierre Reverdy ne cherche pas à lui échapper parce qu'elle est devenue un état si naturel qu'il ne le distingue plus d'un autre possible (« Et si je savais où je suis je demanderais à aller ailleurs » in « La Peau de l'Homme » (6). Il l'accepte du moins sans désespoir comme le veut sa nature éminemment terrestre.

La solitude est le meilleur refuge et le meilleur piédestal de ce poète qui a choisi de vivre non point une vie recluse mais en dehors afin sans doute de mieux juger. « Seul, incomparablement seul sur le chemin » il ferme l'oreille à toutes les sollicitations, à tous les compagnonnages qui ne pourraient le mener plus loin que ce royaume interdit où il se situe en maître.

« Je ne partage pas mon grain
Ma misère sauvage
Je suis seul sur la lèvre tremblante du rivage. »

Reverdy ne met d'ailleurs aucune ostentation à cette attitude. Simplement il ne conçoit pas qu'il puisse en être autrement d'un homme qui n'a pas choisi de naître et se doit de se conduire convenablement, c'est-à-dire de profiter de tous les instants pour se connaître.

« Moi, j'oublierai même mon nom », dit-il dans « Les Ardoises du Toit » (7) et le tragique de cette affirmation nous apparaît encore mieux après lecture de ces vers

« L'étoile où je vivrai plus tard
Vient de s'éteindre. »
(La Lucarne ovale.)

Si, considérant la solitude, la tentation le rend parfois d'écrire « Je repousse ta main de erre sur ma main » (Ferraille (8) en revanche le dégoût qu'il a pour toutes les vaines activités de l'homme le désigne de nouveau à ce poste privilégié de témoin conscient du monde.

Tout à voir et tout à aimer par delà « le tourbillon rouge des souvenirs »

« Je me promène
Plus loin que les clameurs des bêtes dépistées
Plus loin des palmes de la gloire desséchées
Plus loin de la vie des autres et de la mienne... »
(Plein Verre (9).

Il se promène et il voit derrière « deux bras blancs sortis des fumées de sa pipe », « les abattoirs du couchant », « la boîte des nuages (qui) s'ouvre et tous les oiseaux blancs (qui) s'envolent à la fois ». L'univers tout entier tient dans sa main.

Et dans cette possession du monde ambiant, dans l'assiduité avec laquelle le poète assiste au développement des plus simples miracles, Reverdv met tant de fraîcheur qu’on est en droit de se demander si dans une autre vie il n'a pas présidé aux premières saisons. A l'aube :

« Le bol du jour déborde au tremblement de la main qui s'étire. »

Puis la brise se lève

« Un baiser sur la joue confuse du matin. »

Maintenant :

« La fontaine coule sur la place du port d'été
Le soleil déridé brille au travers de l'eau
Les voix qui murmurent sont bien plus lointaines
Il en reste encore quelques frais lambeaux
J'écoute le bruit
Mais elles où sont-elles
Que sont devenus leurs paniers fleuris... »

L'art de Pierre Reverdy, pour redonner son sens à un mot galvaudé, est avant tout un art d'intuition. Porté par un œil suffisamment vivifiant, Reverdy se trouve posté à l'orée du miracle. C'est de là qu'il confronte les scènes plus ou moins rassurantes qui l'entourent à l'idée qu'il se fait lui-même de ce spectacle. Don de double vue si l'on veut où la seconde toutefois emporte sur la première. L'émotion du poète ne vient pas de ce qu'il voit mais de ce qu il endure :

« La valeur d'une œuvre est en raison du contact poignant du poète avec sa destinée », écrira-t-il dans « Le Gant de Crin ». C'est bien ainsi qu'il faut entendre cette voix sans rupture avec elle-même, qui n'est ni une invitation, ni un chant encore moins un conseil, mais simplement sa propre réponse.

On a beaucoup parlé à propos de Reverdy de poésie plastique et Marcel Raymond dans son ouvrage « De Baudelaire au surréalisme » a pu dire que cette poésie était un ensemble de sensations démembrées, de rapports d'où toute logique est bannie comme aussi toute valeur humaine. C'est, il me semble, en considérant avec un certain recul l'œuvre de Reverdy qu'on s'aperçoit qu'elle est au contraire merveilleusement logique - logique comme la foudre - et que l'humanité, une humanité certes qui n'est pas celle de tous les jours, en déborde. Le terme de plasticité ne peut s'appliquer qu'à l'univers isolé d'un poème, à cette forme mentale que lui donne Reverdy avec le souci d'échapper à son moi. Mallarmé avait de telles ambitions, encore qu'il n'était tenu de connaître ce qu'il ne s'était préalablement assimilé.

C'est tout naturellement à partir de cette plasticité qu'on en est venu à considérer la poésie de Reverdy comme la transposition sur le plan littéraire de l'art cubiste.

Il est exact aussi que des mots tels que : ligne, parallèle, angle, carré, triangle, courbe, reviennent fréquemment sous la plume du poète. On y trouve des vers comme ceux-ci

« La ligne droite continue
A elle-même parallèle
En bas où la grand ‘route nue
Se couche entre les deux rivières... »
(Sources du Vent.)

Mais, à mon avis, la raison profonde est ailleurs. Je la vois d'abord dans la disposition topographique du poème, architecture capitale pour ce qui n'est que suggestions, rapports, propositions, et surtout dans ce que je serais tentée d'appeler la méthode des plans superposés. Un poème comme « Départ » (Les Ardoises du Toit) est à cet égard significatif

« L'horizon s'incline
Les jours sont plus longs
Voyage
Un cœur saute dans une cage
Un oiseau chante
Il va mourir
Une autre porte va s'ouvrir
Au fond du couloir
Où s'allume Une étoile
Une femme brune
La lanterne du train qui part. »

Reverdy ne s'attarde jamais à une image si belle soit-elle, il la confisque au profit d'une autre qui ne demeure pas davantage. Transparentes, elles continuent cependant à se connaître, elles s'épouvantent et c est ce qui donne à ces tableaux d'apparence murale cette mystérieuse angoisse dont on ne sait au juste d'où elle provient.

Je m'excuse de rappeler ici un souvenir d'enfance, mais celui-ci me fournissant une explication personnelle de l'aventure reverdyenne, je
n'hésite pas à le citer. Environ ma septième année j'avais, à l'approche du printemps, semé diverses graines dans un carré du jardin. Ces graines, m'avait-on dit, devaient donner des fleurs merveilleuses, telles qu'on n'en avait jamais vues. Chaque matin j'allais gratter la terre de mes ongles pour regarder mes graines et chaque matin je les trouvais plus belles que toutes les fleurs promises. Ces fleurs ne poussèrent évidemment jamais et je me félicitais en mon for intérieur d'avoir su conserver mon trésor intact.

N'est-ce pas de cette façon que Reverdy a su préserver le sien ? Et n'aurait-il pu lui aussi nous donner de ces fleurs merveilleuses et mortelles qui n'attachent le regard qu'un instant ?

Les surréalistes ne se sont point trompés sur la fortune extraordinaire de cette semence et je me souviens d'une lettre datée de 1924 et signée Aragon, Breton et Soupault dans laquelle ceux-ci déclaraient : « Notre littérature est très inférieure à celle de Reverdy. Nous ne craignons pas en effet de déclarer que Reverdy est actuellement le plus grand poète vivant. Nous ne sommes auprès de lui que des enfants. »

Pourtant, si l'on considère cette « littérature » du point de vue purement surréaliste, on doit bien avouer que peu de choses justifiaient une telle déclaration.

Quelques « carrés » comme celui-ci :
« Si vous entendez der
rière vous faire Psst
et qu'en même temps passe
Un taxi ne vous retournez pas...
c'est pour le taxi. »
(Plupart du Temps (10).
Ce « papillon » peut-être
« On ne peut plus
dormir tranquille
quand on a une fois
ouvert les yeux. »
(Ibidem.)

ou cette image : « Non ! sans doute. Mais la graine, la bonne graine ! Et surtout le style. Pas l'esthétisme mais le style ! »

« Le style, écrit Reverdy, c'est la forme de la pensée exprimée et non pas la forme de la phrase. »
Celui qui cherche la forme de la phrase perd le style. L'amour des mots tue le style (in « Le Gant de Crin »).
Ce qui amène tout naturellement le poète à déclarer :
« Vous êtes donc tenu de faire des mots ce que personne n'en fait. »

C'est ainsi que nous avions toujours cru avec julien Lanoë (cf. : La Poésie délivrée in « Le Pain Blanc », n° 1 (11) que la présence d'un seul mot abstrait dans un poème faisait obstacle à toute poésie. Pierre Reverdy tient la gageure d'en unir deux dans l'univers étroit d'un octosyllabe, ce qui nous vaut la surprise d'une déchirante beauté :
« ... Il est temps de ne plus revenir
Critique d'or de la misère... »
(Plein verre.)

Est-ce à dire pour cela que Reverdy s'en remet aux seuls mots, qu'il fonde uniquement sur eux l'édifice précaire de la beauté. Le style ne serait-il qu'un assemblage de « ces chaînons de la liberté luisante » que le poète s'efforce de gagner ? « Cette statue intérieure que moi-même je sculpte », voilà bien la véritable définition du style de Reverdy ! C'est à l'intérieur de lui-même, dans le moindre geste obstiné de sa vie, que le poète voit poindre le signe lumineux qui éclaboussera la page. Les oiseaux volent à l'envers, le sang remonte à l'envers parce que Reverdy est penché de l'extérieur :
« Il ne s'agit plus d'entrer dans un autre monde mais d'en sortir. »
« Il faut vivre à l'envers en remontant de l'agonie à la naissance. » (Risques et périls, Gallimard, 1929.) Ainsi, de par cette volonté de voir clair à tout prix, de ne rien devoir qu'à ses propres muscles, Reverdy se trouve être le continuateur de Rimbaud et de Maldoror. Il oeuvre sans espoir pour lui-même ou plutôt, comme il le dit avec tant de noblesse dans un poème de « Ferraille », « dans l'espoir qu'aucune récompense ne (lui) sera donnée ». Il combat pour un autre état, pour une identité définitive qui lui permettra, qui lui permet de se reconnaître.

Certains lui reprocheront peut-être la monotonie de son effort, la patience et l'application avec lesquelles il se préserve jalousement de la colère. Il est bon que le poète soit ainsi, revienne chaque jour à ses mêmes pâturages, s'interroge : la liberté de ses mouvements en dépend, Reverdy s'est d'ailleurs expliqué là-dessus dans un écrit de « Risques et Périls » (12)
« Il ne faut pas se tromper à tous moments de signature, il ne faut pas avoir peur de contrôler de temps à autre ses véritables dimensions. »

Celles-ci, du moins, sont telles que nous sommes en droit de conseiller l'expérience reverdyenne comme une des seules valables en matière de connaissance poétique, c'est-à-dire de conscience humaine.

10 et 11 mars 1946.

(1) Gallimard, 1929.
(2) Plon, 1927.
(3) Paris, M. Sachs, 1929. (4) Impr. Birault, 1916. (5) Gallimard, 1924. (6) Gallimard, 1926. (7) Impr. Birault, 1918.
(8) Cahiers du Journal des Poètes, 1937. (9) Ed. Iles de Lérins, 1940.
(10) Gallimard, 1943.
(11) Nantes, chez Michel Manoll, 1936.
(12) Gallimard, 1930.

 


 

 

 

 

 

La poésie populaire, Paul Fort et ses amours

 

Je ne crois pas qu'on puisse jamais dire d'un poète qu'il fasse œuvre d'écrivain populaire. Trop de liens l'unissent au mystère de création poétique qui ne demandent pas à être tranchés. Trop de soucis de bien s'exprimer comme on presse une orange sur le cône tranchant d'un coupe-fruit.

La poésie étant un instrument de connaissance trop précieux pour le poète - d'autant plus précieux qu'il aura su le faire de sa main et à sa main - il est naturel que celui-ci s'en serve d'abord à des fins domestiques, je veux dire qu'il en éprouve lui-même le mordant.

Il arrive que les préoccupations du poète rejoignent celles du peuple. Le peuple se croit alors poète. Ainsi le peuple d'Homère.

Il arrive aussi que le poète s'identifiant sans effort au peuple tout entier, la réponse lui vienne directement du peuple. Je ne conçois de poète que largement ouvert à toutes les voix. Je ne connais de poésie que dans la conscience humaine.

Homère est un poète du peuple, Shakespeare aussi, Victor Hugo aussi, Daudet n'en est pas un, ni Musset, ni Coppée. Rimbaud poète du peuple ; Morven le Gaélique mais pas Max Jacob, Cendrars mais pas Eluard. Le colporteur qui vend des lacets de souliers, le conscrit, le mareyeur, le boulanger sont des poètes du peuple ; pas l'épicier ni le boucher.

La poésie répond à un besoin d'optimisme du peuple. Les viandes trop rouges l'alourdissent, les lacets de souliers l'allègent.
Toute poésie doit être une explication du mystère par de nouveaux mystères, souriants ceux-ci, apprivoisables.
Le peuple explique la Saint-Jean par des feux, ces feux illuminent jusqu'au ciel.

Paul Fort est né à Reims comme une coupe de vin mousseux. Il a débordé sur toute la France. J'appelle France cette parcelle de liberté commune à tous les hommes.
Des rois sortis des vitraux d'une cathédrale entre toutes lumineuse, des saints, des diables, se sont penchés sur cette enfance. Ils ont opéré sur elle un charme; ils ont fait de Paul Fort le responsable d'une joie très ancienne, d'un goût de vivre qui ne va pas sans une certaine pureté, sans une certaine innocence, qualités qui caractérisent l'auteur des Ballades Françaises.
Il y a dans la nature même de Paul Fort davantage que de l'ingénuité, une tendresse - s'accommodant d'ailleurs parfaitement d'une sensualité de bon aloi, j'allais dire campagnarde - une tendresse qui est en quelque sorte une provocation à la tendresse de tous.

Provoquer la tendresse, ce n'est pas être tendre. Le sentiment n'est pas la tendresse. L'ironie qui n'est pas la tendresse peut cependant la provoquer. Un enfant qui brise un objet de prix ne mérite pas obligatoirement une gifle. La réponse peut être aussi la tendresse.
Cette tendresse ne tient qu'à la maladresse de son geste.
Les maladresses de Paul Fort.

La poésie de Paul Fort a une odeur de pomme douce, de cuir mâché, d'encre violette. Elle est fraîche comme un sarrau au matin d'un premier octobre. Soudain, elle vous pousse des violettes entre les doigts - ou bien des larmes -. Elle est apparente comme un ruisseau dans l'herbe ; audible, elle n'en finit pas de couler dans l'oreille. Et l'artifice n'y est pour rien, ni l'art, ni la syntaxe. Mais le style. Elle est savante comme
la rosée.

Dans la tradition des grands élégiaques, Paul Fort.
Il est le continuateur des romantiques dans la mesure où il a su donner à sa plume une certaine courbe. Celle-ci le mène tantôt vers les sommets, tantôt vers les soupes populaires. Il est un Lamartine déboulonné de son faux-col d'agitateur. Il ne pense que comme il vit.

La vie de Paul Fort tient de la fable « La Cigale du Nord » vaut la fourmi. A ce chant venu des couches profondes de la terre, à cette rumeur végétale qui le parcourt sont venus s'ajouter la patience, la qualité de l'effort qui font de ce poète un des tout premiers artisans du verbe.
La fourmi roule son œuf entre ses pattes, non par plaisir d'amasser, mais pour donner à cet œuf une forme parfaite. La cigale le chante. Son lyrisme ne pèse en rien sur la page ; elle la soulève ; celle-ci est véritablement « portée » avec l'autorité que lui confère la musique.

La liberté s'ordonne autour du poème comme les branches autour d'un fût. Il en résulte une variété, une dissymétrie qui est le propre de
l'originalité. On peut être original sans être étrange. Paul Fort l'original.

Certains de ses poèmes ont déjà pris place dans notre folklore. Paul Fort en a fait l’abandon. Ils ne lui appartiennent plus. Lui-même ne s'appartient plus. Bientôt son nom ne sera plus, comme on l'a dit déjà, qu'un nom mythique, celui d'une divinité enthousiaste et familière.

Paul Fort a placé un peu partout dans son œuvre le miroir souriant d’Eülenspiegel ; il sert de cadre à toute une poésie, à un « mystère » où les personnages dépourvus du pittoresque et du zèle romantiques se présentent tels qu’en l'imagination malicieuse du peuple.
« L'Arbre des fées » supporte sans faiblir tout le poids du merveilleux ; il est touffu comme un miracle et vrai comme lui ; il est habité d'oiseaux.
Les oiseaux de Paul Fort sont la grive, le pigeon, le moineau, la mouette et la grenouille. Sa grenouille est un drôle d'oiseau qui ne cherche pas à se faire prendre pour un bœuf. Elle est narquoise comme un fruit vert.

La grandeur d'une telle poésie, l'ai-je dit, vient de son style. On a appelé ce style : prose rythmée. La prose rythmée n'est pas la prose poétique. La prose d Atala et celle de Maldoror ne sont pas celle des Ballades Françaises. Cependant Chateaubriand et Ducasse ont du style. Et quel style ! La prose rythmée de Paul Fort n'est qu'une forme élargie de l'alexandrin, un « Alexandrin familier » pour parler comme Rémy de Gourmont, un vers dont les pieds chaussent de la petite à la grande pointure, du 32 fillette au 45, suivant l'émotion du marcheur. Les bottes de sept lieues étaient fées. Poucet les chaussa après l'ogre et elles furent justes à son pied. Dès lors sa victoire fut certaine.

La démarche si assurée, si naturelle, si humaine de Paul Fort vient de ce que le poète n'emploie qu'un cuir souple, un cuir qu'il a longuement préparé lui-même et dans lequel il a mis toute sa science et tout son amour. Quand on connaît la longueur du chemin de croix, il est nécessaire, n'est-ce pas, de prendre ses précautions !

La prose rythmée pouvant être à la rigueur considérée comme procédé d'écrivain - il me plaît d'ajouter que le style ne serait rien s'il n'était porté par une connaissance émue de l'âme, par un génie proprement agissant. L'effort du poète, de Paul Fort puisque c'est de lui qu'il s'agit, sera avant tout un effort de compréhension. Plus sa vision originale rejoindra l'universel, plus il le comprendra tout entier dans le moment de son poème, plus celui-ci aura de chance de durer.
Ainsi de La Fontaine qui faisait tenir une sagesse exemplaire dans ses fables. Ainsi de Paul Fort, qui loin d'abdiquer toutes les raisons qu'il a d'être lui-même, ne vise cependant qu'à s oublier dans la délicate horlogerie de la terre.

22 juin 1946.

 


 

 

 

 

 

Le miroir d'Orphée

 

Si la poésie attire toujours dans ses mains gluantes, et qu'on dit fort belles, le même éventail de jeunes garçons, à vrai dire la jeunesse se trouve bien désemparée, bien démunie devant les problèmes de l'art, appréhendée qu'elle est à chaque tournant par une voix contraire.
La poésie ne vit plus, depuis longtemps déjà, et il faut bien l'avouer depuis l'invasion surréaliste, que de récidives. Au banc d'infamie et dans la sale ce sont toujours les mêmes accusés, les mêmes toilettes, la même sentence implacable pour le forçat innocent.

Le moment d'exaltation passé, qui fut celui des premiers mois de la libération, le tribunal a retrouvé l'atmosphère des audiences sans histoire jusqu'à la révision éclatante et post mortem d'un procès. « La Nouvelle Origine » (1) d'un Audiberti développée en 1942 sur les bases précaires d'un quotidien de plus en plus menacé, luciférienne dans un paradis de discordes, et puis dans les mêmes temps les messages sybillins des écrivains de minuit, des bouches d'ombre, vouées à l'ombre du fait de leur refus de participer à cette ombre, la querelle avant-dernière des  « engagés » et des « non engagés » n'ont aucunement aidé à éclairer les débats, à savoir si la poésie est le témoignage d'une conscience humaine, un hublot ouvert sur l'infini de l'homme et sa pérennité ou simplement un exercice de pensée, de style, de langage - ou le tout à la fois -.

Qu'on le veuille ou non la poésie n'a pas avancé d'un pouce depuis dix ans. La puérilité des moyens employés ne peut d'ailleurs faire illusion, ni rien laisser espérer d'un ensemble de tentatives qui n'ont remué que la surface alors que l'essence même de la poésie est encore inconnue. Ceux qui se rallient à un système philosophique, politique ou simplement esthétique, sont perdus pour la poésie.

Le retour à l'explication, au commentaire, à la phraséologie et pour tout dire au sujet, s'il permit, en un temps où la liberté de la langue était menacée, de recueillir certains suffrages, tous les suffrages, ne peut plus être d'aucun secours aujourd'hui qu'il s’agit seulement de la liberté du poème. Le soldat, une fois la guerre finie, retourne à ses foyers, décoré ou non, glorieux ou non. Il en est qui conservent aux champs par vanité, par nonchalance ou simplement par habitude la vareuse militaire ou le bonnet de police. Quoiqu'il en soit, nous n'aimons guère cet exhibitionnisme.

Mais pour en revenir à une situation présente de la poésie, pour interroger avec les moyens précaires de la critique, le miroir tremblant d'Orphée, voici les quelques lignes de force qui tournent autour de son visage.

Pierre Reverdy, malgré un silence voulu, un silence ordonné dans le sens même du mystère, n'a cessé de témoigner en faveur de l'homme, de cet homme dépourvu de tout accessoire de machine qui ne vit que par paliers, obstinément, gagnant sa place en lui-même et du même coup parmi ses frères qui n'oublient pas, qui ne peuvent pas oublier que la plupart de son temps leur est acquis.

C’est dans le sillage de cet homme étonnamment lucide et sans doute aussi dans celui de quelques autres comme Supervielle qui, une fois le tribut de l'exil payé, s'en revient à la transparence automnale de l'âme, comme Cendrars qui continue de taire sa poésie afin que nous la sachions davantage présente, c'est dans ces sillages qui flattent sans cesse les sommets crue nous pouvons situer l'œuvre d'un Toursky, d’un Becker, d'un Lacôte, d'un Manoll, d'un de ces enfants trouvés de la poésie qui ne se prennent pas d'un coup pour l'unique parce qu'ils sont nés sur la paille.

J'ai pu dire dans une autre revue que le ton du dernier livre de Toursky, « Ici commence le désert » (2), ne me satisfaisait pas pleinement, Toursky n'en reste pas moins vrai pour moi celui qui, en un temps où la liberté de l'homme et surtout du poète étaient sans cesse équivoques, a pu écrire ces admirables poèmes de délivrance qui composent « Connais ta liberté » (3).

Becker n'a jamais cessé d'habiter ce « Monde sans joie » qui nous renferme. Il sait que derrière tous les si beaux regards demeure la solitude, une solitude qu'il ne convient guère d'apprivoiser mais de méditer et surtout de mériter.

Lacôte ni Manoll n'ont eu de cesse avant de s'accrocher eux-mêmes sur leur sarrau noir de mauvais élèves cette croix de douleur plus respectable que toutes les décorations.

Chacun d'eux dans un climat différent, avec des éléments de beauté de taille, dans une lutte de taille se sont permis de répondre par la beauté aux sollicitations du verbe.

Je sais qu'il existe d'autres poètes, qu'un Henri Michaux par exemple avec les « Epreuves Exorcismes » (4), a pu dans un livre d'une profondeur de crypte, appréhender vigoureusement le réel. Je donne toute mon estime à un Decaunes, à un Prévert qui, après Jarry et Max Jacob, a tenté de nous sortir de nous-mêmes par l’humour.

Toutefois il m'a plu de ne parler que de poètes assez légers et assez lourds pour assumer le poids de toute poésie, pour assurer eux-mêmes leur descendance.

10 février 1947.

(1) Gallimard, 1942.
(2) Ed. R. Laffont.
(3) Ed. R. Laffont.
(4) Gallimard, 1945.

 


 

 

 

 

 

Blaise Cendrars

 

Je n'ai jamais rencontré Blaise Cendrars. Il m'est arrivé de le subir à l'improviste, comme un coup de poing brutal au détour d'une rue, comme un renversement de la vapeur dans une gare de grand trafic, plus souvent il éclate dans innocence d'une soirée campagnarde, ampoule de 200 watts, qui n'en peut plus. Ce sont des accidents qu'on n'oublie pas.

Le portrait de lui que l'éditeur Denoël a placé en tête des « Poésies complètes » me séduit énormément. J'aime ce genre d'homme mis en vedette à 1 écran par l'acteur américain Wallace Berry. Le chapeau de Cendrars tangue au-dessus des grosses foires de l'année ; le mégot redressé au coin de la lèvre, pointé comme une aiguille vers le cadran magique des rides, donne l'heure à ce visage qui ne connaît pas de midi sonné.

Blaise Cendrars est à l'opposé de ce que l'on nomme un homme de lettres encore que celui-ci tende de plus en plus à devenir un animal préhistorique ; l'homme de lettres moderne se motorise, fréquente les Messageries et les Aéroports, tape lui-même son courrier sur un piano à écrire, retrouve le soir son garagiste, sa fruitière ou son éditeur au bistrot du coin.

Mais Blaise Cendrars n'est pas même un homme de lettres moderne. Il est à la littérature ce que l'Armada britannique est à la flottille du Bois de Boulogne ; c'est assez dire qu'il ne s'en soucie guère, préoccupé seulement de l'Aventure et de la seule Aventure.

Cendrars est à la fois l'Homère, l'Al Capone et le Bringolf des Lettres françaises. Il n'a pas les diplomaties d'un Talleyrand qui font merveille dans les anthologies et les salons. Le vocabulaire catégorique d'un général d'empire l'aide à écarter toutes les sollicitations, tous les gêneurs, lui est d'un précieux recours contre toutes les vaines tentations de l'art et les amuse-gueule de la sentimentalité.

L'auteur de « Du Monde entier » (1), mauvaise tête et bon cœur, chevauche une bourrique d'enfer qui 1e conduit dans tous les comptoirs du monde où la poésie demande sa liberté. Ce Don Quichotte aventurier ne part pas en guerre contre des moulins imaginaires mais, par-dessus les villes, brandit dans son poing fermé la gorge de dentelle des pylônes, secoue les vieux pruniers des vieilles civilisations, allume sa cibiche aux brasiers des hauts fourneaux et des palaces sud-américains. Qu'il soit à Moscou, aux Fidji où règne l'éternel printemps, à Bruges-la-Morte ou à Frisco, il n'est nulle part déplacé.

De même la poésie de Blaise Cendrars n'est jamais déplacée. Elle est faite de disparates qui sont les matériaux personnels du poète, ceux dont il a bourré ses poches et celles de son cœur tout au long des voyages. La vie tout entière est matière à poésie à condition d'y aller carrément, de se donner pour ce qu'on est et de ne souffrir d'autre maître que sa propre destinée. La destination de Cendrars, de ce forçat innocent qui traîne de ciel en ciel le noir boulet terrestre, cette estimation qui ne supporte aucun relais, cette marche en avant conditionne l'étonnante humanité de cette œuvre.

L'Abyssinie de Rimbaud, davantage que ses Illuminations, est le point de départ d'une conquête qui ne doit rien qu'à son effort, qui se veut divulgatrice des plus amples secrets. Les poèmes de Cendrars sont des histoires vraies. Il n'y a pas d'exotisme de la vérité. Il n'y a pas de paysage transsibérien, ni de fazenda, ni de chercheurs d'or, il n'y a que la vérité profondément humaine et vigoureusement assénée d'un homme qui a réalisé enfin le rêve fameux d'Icare unissant d'un seul trait de ses ailes les mystères de la jungle aux fontaines chantantes de la Concorde.

Que viendraient faire dans cette œuvre un beau langage, des ambitions de grammairien ou de styliste. Le style de Cendrars est celui d'un chirurgien qui crève d'un seul coup sec l'abcès du monde. Si le poète a durant la grande guerre oublié son bras droit dans une figure allemande, Dieu merci son gauche manie aussi bien que le volant d'une automobile ou la gâchette d'une carabine de précision les armes de la vérité, les armes de la main gauche.

Cendrars ne s'essouffle pas à la poursuite d'un rapide ou d'une voiture grand sport. Son allure est celle du monde moderne avec d'effrayants virages, des raccourcis, des tête-à-queue, des colères. La longue route où le poète rejoint sa vie à 130 à l'heure ne permet pas au conducteur des coups d'œil au public et les grâces d'un danseur de corde. Celui qui assiste à ces évolutions n'en a pas moins le cœur serré.

La hardiesse et la nouveauté des moyens employés, ce bulldozer géant qui remue sans relâche les couches froides de la poésie, qui met à jour sans souci de discrimination la houille et le diamant, cette activité d'instinct, tout cela est assez enthousiasmant pour qu'on donne à Blaise Cendrars la place qu’il mérite et qui est une des toutes premières dans la poésie d’aujourd’hui.

Apollinaire parallèlement à Cendrars a lui aussi inventorié le monde moderne ; mais tandis que celui-là conservait de son éducation scolaire et par aptitude congénitale le goût d'une certaine beauté formelle, celui-ci disperse hâtivement les pièces majeures de son procès au vent furieux et souvent cruel de sa plume.

Il ne m'est pas possible de citer des vers de Cendrars. Quelques comprimés de poésie sont dérisoires quand il s'agit avant tout d'un océan, d'une tornade, d'un vigoureux cataclysme qui ne cesse de saper les bases de la poésie sacro-sainte. Si je garde une inavouée préférence pour « Les Pâques à New York » (2), la « Prose du Transsibérien » (3) ou le  « Panama » (4) me font voir bien davantage du pays, je veux dire par là que ces poèmes fleuves me roulent comme un noyé, me déshabillent, m'abandonnant sur une plage où je puis, les yeux neufs, contempler le spectacle rayonnant d'une inhabituelle poésie.

Et je ne dis rien de tous les romans de Cendrars, égaux à ses poèmes, des « Confessions de Dan Yack » (5) à « La Main coupée » (6), je n'en dis rien parce que Cendrars n'est pas un poète qu'on apprivoise, à qui l'on fait des signes mais qui vous met brutalement et pour toujours la main sur le paletot.

21 février 1947.

(1) N.R.F., 1919.
(2) Ed. des Hommes nouveaux, 1912.
(3) Ed. des Hommes nouveaux, 1913.
(4) Ed. de la Sirène, 1918.
(5) Au Sans Pareil, 1929.
(6) Ed. Denoël, 1946.

 


 

 

 

 

 

Anthologie poétique de Federico Garcia Lorca (1)

 

Un tel ouvrage s'imposait - comme une main sur le front brûlant de la pensée - pour nous autres qui, avec une hâte fébrile, cherchions toujours dans le désert des revues littéraires l'oasis de voyelles d'un Lorca. Sa légende ne nous suffisait plus, il ne nous suffisait plus de savoir qu'il naquit le 5 juin 1895 dans une campagne proche de Grenade pour succomber assassiné en 1936 sous l'œil mauvais de douze fusils : les quelques poèmes que nous connaissions de lui nous donnaient le goût de pénétrer plus avant dans cette œuvre, téméraire à force de beauté.

« L'Anthologie poétique de Federica Garcia Lorca » récemment publiée par les Editions Charlot, présentée avec des dessins du poète et une précieuse sinon très complète introduction de Félix Gattegno, vient enfin nous satisfaire. Puisque nous n’avons plus à découvrir Lorca il nous reste du moins à l’aimer.

Et comment ne pas l'aimer pour tout ce qu'il a mis de lui-même et de son orgueilleuse Espagne (la mauvaise mère qui mange ses petits) dans son œuvre.

Le génie de Federico Garcia Lorca est violent et tendre comme le cœur profond de ces œillets qui parfument la nuit andalouse. Il prend racine dans les veines irriguées de la brûlante Espagne. Il boit aux mêmes sources que Lope de Vega qui a un nom d'étoile. Il bondit comme un jeune taureau dans l'arène ensoleillée d'oranges et d'éventails, aux applaudissements de tous. Il est essentiellement populaire. Et quand il s'agit de Lorca il faut bien redonner son sens à ce mot mille fois galvaudé. Lorca est populaire, comme la grâce, grâce qui ne s'inscrit pas seulement au col, à ces yeux d'amandier, mais dans le délié d'une main faite pour tout comprendre.

Les premiers poèmes de Lorca font honneur à son prénom romantique.
Influencés par Antonio Machado, Unamuno, Azorin et « Les Romances sans paroles » de notre pauvre Lelian, s'ils sont déjà remplis d'une joie étonnante, ils conservent néanmoins cette tristesse élégiaque, ce grand air d'adolescence et cette « fleur », cette fleur qui plaisait tant aux cœurs désolés de Gérard Labrunie et de ses compagnons. C'est bien le temps de Federico.

« Princesse amoureuse, et qui fut mal aimée.
Œillet rouge en un vol profond et désolé...
Tu rêvais que ton amour serait comme l'enfant
Qui te suit soumis, relevant ta traîne.
Et au lieu de fleurs, de vers et de colliers de perles
La Mort t'a donné des roses flétries en un bouquet... »

Garcia ! Et à cet appel tout le sang de l'Eternelle Espagne ne fait qu'un tour dans ses veines. C'est une vraie Passion qui le brûle. En même temps qu'il expose à Madrid en 1927 ses peintures et ses dessins, il livre à l'édition le manuscrit de ses « chansons » celui du « Cante Jondo » écrit en 1921, l'année suivante le « Romancero gitan » qui devait tout de suite le rendre célèbre. Conseillé par son ami le compositeur Manuel de Falla, il s'est tourné vers le trésor inépuisable de la tradition populaire ; il retrouve naturellement l'accent de ses chansons, le pas de ses rondes, la fraîcheur de sentiments d'une enfance du peuple. Des images de sang et d'or brûlent au ciel de ses poèmes comme un grand feu mystique. Lorca s'est oublié avec passion dans l'Espagne, il a pris
place parmi tous les héros anonymes de son folklore, il flotte comme un frelon millénaire sous les treilles de Grenade ; il est sauvé.

« Ah, que me coûte de peine
t'aimer comme je t'aime !
Pour ton amour me pèse le vent,
le coeur
et le chapeau
qui donc m'achètera
le ruban qui serre mes tempes,
et cette tristesse de fil blanc,
pour en faire des mouchoirs ?

Ah, que me coûte de peine t'aimer comme je t'aime ! »

Mais pour si émouvantes qu'elles fussent Lorca n'allait pas se satisfaire de ces réussites. Le surréalisme, en particulier celui de son compatriote Dali, a posé des problèmes qu'il doit s'efforcer de résoudre. Ses images se font plus savantes, désespérément savantes, il abandonne les thèmes populaires et dans une poésie d'accès plus difficile donne libre cours à la trouvaille et à l'humanité : c'est l'époque du « Poète à New York » et des « Odes » dont celle admirable « Au roi de Harlem » après l' « Ode à Walt Whitman ». ... Ay, Harlem déguisée !

« Ay, Harlem menacée par une foule de costumes sans tête !
Ta rumeur me parvient
Ta rumeur me parvient, traversant les troncs et les ascenseurs
A travers des lames grises
Où flottent les automobiles couvertes de dents,
à travers les cheveux morts et les crimes minuscules,
A travers ton grand Roi désespéré
dont les barbes atteignent la mer. »

Il serait vain de s'interroger sur ce qu'aurait pu être l'œuvre future de Lorca si son destin de poète assassiné ne l'avait marqué au front du signe d'Apollinaire. Sans désavouer le surréalisme, il est permis de croire qu'il eût fait servir celui-ci à un plus grand amour de son Espagne.

23 mars 1947.

(1) Charlot éd., 1947.

 


 

 

 

 

 

Eugene Dabit

 

Il y a une petite rue tranquille où il ne passe que de très petites gens, quelque part dans le dix-huitième ou le dix-neuvième arrondissement. Et ce pourrait être le début d'un poème. Il y a encore midi qui sonne dans le salon et Paula est allongée sur son divan : Alfred, l'oncle Alfred est mort et Monsieur Julien s'écroule dans le parc de la Villa Oasis à cause d'un soleil trop fort et à cause d'Irma. Il y a un homme et son chien et le ciel est comme une cloche brûlante sur la route où sonnent les cailloux. Il y a un Petit Louis qui rejoint son père dans le compartiment bondé de jeunes recrues. Et c'est la nuit sur la campagne de l'Est déchirée par les éclats d'obus. Et c'est aussi celle du Mont-Rouge où les copains picolent, où le muguet embaume, où il y a des Juliette Ondet qui jouent les Parisiennes et un pauvre Maurice et une Marthe bien courageuse. Il y a six mois dans l'Ile avec les Compagnons de l'Andromède et les filles brunes.

Et c'est à quoi je pense, traçant en tête de ces lignes le nom d'Eugène Dabit, de Dabit qui n'est plus et ne cesse d'être présent comme est présente la première étoile qui brille là-bas entre eux cheminées d'usine.

Je n'ai jamais connu Dabit autrement que par ses écrits, et assez tard, près de dix ans après sa mort. J'aime énormément ses livres ; et c'est tout à la fois ce goût des choses vertes et ce goût du malheur que chacun porte en soi.

Il a suffi que Dabit à douze ans quittât l'école, qu'il fût apprenti serrurier, balayeur de wagons, garçon de salle dans un bistrot de la grande banlieue sud, pour qu'aussitôt on épinglât à son nom l'étiquette d'écrivain populiste - ce dont toujours il se défendit d'être -. Dabit était bien trop discret pour s'immiscer de quelque façon que ce fut dans une école littéraire. S'il n'a rien renié de ses origines, s'il est toujours resté le bon fils, le bon camarade, le bon ouvrier, il n'a pas pour cela perdu de vue la cible hautaine de son art. Enfant du peuple, il se devait directement au peuple, sans lui rien concéder, et non pour l'amuser mais pour le dépeindre ; ne l'idéalisant pas, le mettant sur le chemin de ses propres découvertes.

La peinture devait l'aider dans cette tâche, peinture qui lui permit de vivre et surtout de ne point mourir dix longues années durant, art pour lequel il se croyait désigné et qu'il servit avec une probité rare. Il alla chercher ses maîtres dans la peinture espagnole, près de Vélasquez et du Gréco dont il devait saisir l'aboutissement dans les toiles d'un Cézanne et d'un Renoir.

De là, la qualité de cette lumière - et sans doute aussi de ces ombres - qui baigne son œuvre depuis « Petit-Louis » (1) et « Hôtel du Nord » (2) jusqu'aux pages posthumes du « Mal de Vivre » (3). Le talent d'Eugène Dabit est essentiellement descriptif - je ne dis pas photographique -. Un choix dans les détails précède la mise en pages. Dabit est constamment sur les lieux, non comme un contremaître, mais comme un manœuvre ; il connaît chaque angle de chaque moellon employé, la ténacité de son ciment et de son style. D'avance il voit la pierre posée ; elle soutient une gouttière, tristement suinte, un chiffon pâle la caresse. A partir de ce détail, tout l'édifice s'éclaire, il se met à vivre, il se peuple. C'est lui qui nous introduit dans l'intimité de cette œuvre où rien n'est laissé au hasard, qui se frotte directement à l'âme et fait jaillir l'étincelle, l'étonnante humanité de ces dialogues avec la vie quotidienne.

Dabit ne cherche nullement à faire œuvre d'écrivain, à peine de poète. Il se contente d'être un témoignage. Comme Reverdy il pourrait écrire : « Je suis un témoignage fendu de la tête aux pieds, une indication précise mais fugitive de ce qu'a voulu dire la création en remontant de nos jours jusqu'au commencement des termes. » Il témoigne de la misère de la condition humaine et plus particulièrement de celle de l'ouvrier : l'usine, l'escalier malpropre, la chambre pauvre, le bistrot, la petite semaine. La tristesse est partout dans cette vie mais aussi l'espoir, cet espoir qui ne parvient pas, malgré tout, à étrangler les menaces de la guerre future.

Il passe sur cette œuvre un grand souffle de paix qui n'est pas seulement la respiration idéale d'un pacifiste convaincu, quelque chose comme une aurore triomphale, mais le dernier soupir d'une Hélène, l'étonnant calme d'un mort tout neuf dont les traits ne seront jamais plus changés, ni par la réussite, ni par le bonheur, non plus par le rayonnement d'une fausse bourgeoisie.

Eugène Dabit est mort le vendredi 21 août 1936, entre 9 h 30 et 10 heures à l'hôpital de Sébastopol. Il n'avait pas 38 ans. Mais son œuvre tout entière a l'âge des chefs-d’œuvre.

22 mars 1947.

(1) Gallimard, 1930.
(2) Gallimard, 1929.
(3) Gallimard, 1939.

 


 

 

 

 

 

Apollinaire et les Rhénanes

 

Il est des pays qui flattent l'encolure des poètes d'une longue main souple frissonnante, qui « se permettent des choses » et qu'on aime sans les avoir vus simplement parce qu'ils participent à une démarche de la pensée, à tous ces faux pas que la légende fait faire aux consciences et aux âmes les mieux trempées.

Apollinaire, que les hasards d'une villégiature maternelle devaient faire naître à Rome en 1880, l'enfant perdu dans les dédales du collège monégasque, lorsque le soir faisait jaillir du ciel des cathédrales de cuivre, devait, dans ce demi-sommeil fabuleux des héros, évoquer par-delà les cloisons de sa petite cellule l'univers foncièrement démoniaque de ces pays sans attaches qui n'avaient cours que dans son imagination.

Mais Paris qu'il découvre, Paris vibrant de tous ses siècles, dans le remugle de ses pierres légères et tannées par le temps, Paris le rassure et Notre-Dame lui fait dire que pas si loin est ce pays au bruissement des mains gothiques, doucement prolongé par son rêve.

Et tel est le destin du poète, ce qu'on nomme aujourd'hui son « pot », qu'il déniche dans les broussailles d'un blason le nid armorié de Comte de Milhau et que ce susdit Comte, désireux d'attacher aux études de sa fille Gabrielle une personne de qualité, engage sur le champ notre poète.

Apollinaire précepteur suivra dès le mois d'août les fourgons de cette noble famille jusqu'en Rhénanie à Hônnef très exactement ou Madame la Comtesse, née Elinor Halterhoeff, possède de vastes domaines.

Le paysage est tel que l'a décrit Hugo dans sa relation d'un voyage au bord du Rhin, bouclé de noires bestioles volantes, le buste cuirassé de bürgs proies faciles pour le lierre des imaginations romantiques, mais aussi, l'instant d'une épaule nue, tout ruisselant de vignes, hanté par la voix mâle des bateliers.

Ce n'est pas encore mai ! Lorsque le poète reviendra en barque sur le Rhin, s'il n'a pas oublié « ces fées aux cheveux verts qui incantent l'été », il leur préférera toutefois la magie ambulatoire des couples de tziganes qui longent le fleuve et ne cesseront plus d'itinérer dans son œuvre.

« Sur le chemin du bord du fleuve lentement
Un ours un singe menés par des tziganes
Suivaient une roulotte traînée par un âne
Tandis que s'éloignait dans les vignes rhénanes
Sur un fifre lointain un air de régiment... »

Mais avant que de connaître les cerisiers fleuris le long du Rhin, ceux-là dont « les pétales flétris sont comme ses paupières » Apollinaire devra effectuer une retraite dans la gentilhommière de Neu-Glück située entre Bonn et les sept montagnes. Neu-Glück ! Bonheur nouveau ! Et si l'on en croit mon ami Luc Bérimont, Glück c'est aussi le point final au cri du ramier, surtout comme on l'entendait du côté de Piedgüe en Rochefort. Alors tant mieux pour le poète : c'est bien en effet pour lui un bonheur nouveau. Rien de ces préceptorats ennuyeux qui ornent les « veillées des chaumières » : une perspective de hauts sapins, quelques tours encore solides, le déhanchement gothique d'un coquet château prolongé par un parc. Et puis de longs loisirs. Ces longs loisirs qui sont à l'origine de « l'Hérésiarque » (1) et de ces  « Rhénanes » qui primitivement devaient donner leur titre au recueil  « Alcools » (2) Apollinaire voyage. En septembre, Krayeroff et l’abbaye bénédictine de Laach au bord du lac dont la nostalgie le poursuivra jusqu'à Jumièges visitée en juillet 1913 avec André Billy et Marie Laurencin. Avant de rejoindre la famille de son élève à Hônnef il hante encore le château de Namedy, hôte du baron Solemacher, chambellan de l'empereur. A Cologne, il a rendez-vous avec la charmante Marizibill qui est peut-être également la Marie-Sybille de « La Femme assise » (3)

« Dans la haute-rue à Cologne
Elle allait et venait le soir
Offerte à tous en tout mignonne
Puis buvait lasse des trottoirs
Très tard dans les brasseries borgnes... »

C'est peu après ce voyage qu'il écrivit à Hünkel « La Synagogue ». Cet esprit étonnamment curieux, visiblement attiré par le caractère fatal des personnes et des choses, par-delà les coteaux où les vignes rougissent, se devait de découvrir sous les chapeaux de feutre vert, un matin de Sabbat, l'éternel visage d'Ottomar Scholem et d'Abraham Loeweren, les deux compères. Ils se disputent et crient des choses qu'on ose à peine traduire

Bâtard conçu pendant les règles ou que le diable entre dans ton père.
Le vieux Rhin soulève sa face ruisselante et se détourne pour sourire,
Ottomar Scholem et Abraham Loeweren sont en colère.

Je n'insisterai pas davantage sur les déplacements du poète le long de cette coupe au « vin trembleur comme une flamme », mais qu'il me soit permis au passage de saluer la sorcière blonde de Bacharach, cette Loreley à laquelle Guillaume Apollinaire, après les poètes allemands, a rendu l'hommage du génie. Il a dans toute l'œuvre d'Apollinaire, et particulièrement dans ses contes en prose, un don de sorcellerie, de magie qu'il n'a pas puisé comme l'ont affirmé les malins dans l'étouffement de la Bibliothèque Nationale, mais dans le regard mourant de la Belle Loreley, « ses yeux couleur du Rhin, ses cheveux de soleil ». C'est elle qui imprime au poète, à ce Lohengrin aux poches bourrées d'aventures policières, les stigmates de cette tendresse médiévale, affres d’une douleur de lui seul connue et pourtant légendaire

« Chevaliers laissez-moi monter sur ce rocher si haut
Pour voir une fois encore mon beau château
Pour me mirer une fois encore dans le fleuve
Puis j'irai au couvent des vierges et des veuves... »

Oui, Apollinaire, avant que de regagner la France et son Pont Mirabeau, une fois encore, puisque l'amour te le permet, mire-toi dans ce fleuve que les couchants d'usine ne dévorent point et qui garde dans les plis de ses eaux diaprées, sous le masque brûlant de la Loreley, le visage de la douce Annie que tu connus.

Annie, fille d'un fonctionnaire londonien, était demoiselle de compagnie de Mlle de Milhau. A Neu-Glück, ils s'aimèrent un peu comme il est dit dans les poèmes de Novalis ou dans les Lieder de Lenau :

« Lenore führ unis Morgenrat
Empor aus schweren Trâumen :
Bist untreu, Wilhelm, oder tot ?
Wie lange willst du sâumen ? »

Mais Guillaume n'est ni infidèle, ni mort, et si cette fois Lénore a mal dormi c'est qu'elle s'éveille loin de Guillaume sur la côte du Texas, entre Mobile et Galveston dans un jardin tout plein de roses et dans une villa qui est aussi une grande rose. Le poète l'a revue à Londres ; un déchirement qui se prolonge dans « l'Emigrant de Landor Road » et l'admirable « Chanson du Mal Aimé » :

« Un soir de demi-brume à Londres
Un voyou qui ressemblait à
Mon amour vint à ma rencontre
Et le regard qu'il me jeta
Me fit baisser les yeux de honte... »

Mais ce voyage au bord du Rhin qui fut pour Apollinaire l'occasion de mieux cerner la figure désinvolte et fugace de la beauté, qui lui fournit mille réflexions précieuses sur les possibilités de l'homme en face de son démon, mais ce voyage impromptu et comme prévu par un doigt majeur ne s'arrête pas davantage aux tresses blondes d'Annie qu'aux yeux rieurs de Loreley, il est un cortège nombreux sur les pas du poète qui n'a pas besoin de se décider pour savoir que son humeur natale et son génie le précèdent en un pays d'où la légende n’est point exclue.

30 mai 1947.

 

(1) Stock, 1910.
(2) Mercure de France, 1913.
(3) Gallimard, 1920.

 


 

 

 

 

 

Présence d'un Surromantisme

 

A l'issue du bilan poétique de ces dernières années, alors que la critique a pu saluer un retour à la prosodie, à la métrique, au sujet, lorsqu'on a eu dénombré les apports certains d'un néoclassicisme, d'un no-symbolisme, voire d'un nouveau romantisme, et d'un post-surréalisme, tout un groupe de jeunes poètes œuvrant dans le même sens, liés d'amitié par des aspirations communes, n'ont pu être provisoirement rangés que sous la bannière de la jeune poésie, sacrés « poètes de la Loire » on encore poètes du « dernier carré ».

Il apparaît toutefois qu'en dehors de toute situation géographique - bien qu'il soit permis d'épiloguer longtemps sur l'influence de ce pays d'Ouest suffisamment nostalgique pour être vrai - en dehors de toute amitié, littéraire ou non, on puisse trouver à leurs œuvres une dominante commune qui ne soit pas applicable à d'autres poètes ayant commencé d'écrire dans les mêmes temps.

Ce n'est pas le désir d'ajouter un nouveau nom en isme à l'histoire littéraire qui se meurt de classifications qui me pousse à parrainer cette nouvelle école à laquelle je n'ai point cessé d'appartenir depuis dix ans.

C'est en relisant les œuvres de mes « Compagnons de la Première Heure » qui ont noms Manoll, Becker, Lacôte, Rousselot, c'est en m'interrogeant sur ma propre poésie, en la confrontant, en la frottant à celle des poètes d'aujourd'hui que j’en suis arrivé à considérer la Poésie sous un angle qui n'est pas tout à fait celui sous lequel nous étions accoutumés à l'apercevoir.

Le surréalisme, auquel nous devons d'avoir conscience de nous-mêmes, que nous n'avons cessé d'estimer pour tout ce qu'il a mis en notre pouvoir, de rêves, de cris de haine, d'images, d’espoir dans une liberté prometteuse et totale de l'esprit, le surréalisme dans lequel nous ne voulons point voir uniquement un procédé d'écriture, mais que nous n'aurions su accepter en tant qu'attitude philosophique, nous apparut très tôt, malgré son immense séduction génératrice, comme un des produits les plus faisandés et somme toute un ersatz de la culture, signe moins sur tout ce que nous avions mis en nous de l'ambition humaine.

Si nous adhérions de tout notre cœur à cette déclaration de Pierre Reverdy dans le « Gant de crin » : « La valeur est en raison du contact poignant du poète avec sa destinée », si nous souscrivions à toutes les déclarations de principe d'André Breton et de Philippe Soupault, nous étions en droit de suspecter fortement les œuvres de ces derniers et, connaissance faite, de nous écarter d'elles. La poésie ne pourrait jamais être pour nous, qui avions choisi de témoigner du passage de l'homme et de son éternité, le fait d'un certain nihilisme intellectuel comme l'a si bien dit Marcel Raymond, non plus qu'une aptitude à l'illogisme, à recourir au rêve pour échapper à l'emprise d'une aveuglante raison.
Dès lors, déçus par ce qui avait pu, en un temps, nous sembler une passion exaltante, nous devions délibérément tourner le dos au surréalisme et chacun avec des moyens particuliers, qui, longtemps après devaient s'affirmer les mêmes, œuvrer dans le sens de la plus grande beauté et de la seule vérité, témoins de la conscience humaine.

Les tâtonnements qui ne sont pas seulement le signe de l'insécurité mais un moyen d'appréhender avec le plus de précision possible l'éternel devaient nous faire côtoyer pas mal de tombes encore couvertes de fleurs mais dont la nudité - ou la vanité - ne pouvait tarder à nous apparaître.

Qui ne s'est laissé séduire par l'appareil grandiloquent du romantisme, son apparence de vérité et de sensibilité ? Notre ambition a toujours été d'ajouter à la connaissance du monde, de dématérialiser celui-ci, de nous attacher le lecteur par une puissance émotionnelle. Allions-nous sécréter à nouveau ce virus de l'imagination qui a fait tant de mal à la poésie ?

Poètes des grandes solitudes de l'Ouest - Becker mis à part dans sa Moselle, si toutes les rivières ne sont pas porteuses de la même tristesse élégiaque - séduits par les Chants bretons de Morven le Gaélique et l'attitude d'un Pierre Reverdy, nous nous serions facilement laissés aller à cette politique de l'isolement appliquée par Lamartine et ses amis. Mais, et c'est justement en cela que le surromantisme n'est point un nouveau romantisme, notre isolement diffère totalement de la tour d'ivoire du solitaire de Guernesey. Isolés, nous le sommes dans la mesure où ce qui se situe appartient à tout le monde. Notre solitude ne vaut que par son entourage, que parce qu'elle est le point de fixation de tous les échos. Elle n'est rien par elle-même, seulement une étape, un relais, dans la connaissance du monde et de l'homme.

L'école romantique, tout en pratiquant un appel au peuple comme source de générosité, comme matière fécondante, s'intéressait d'une pittoresque et somme toute assez navrante choses du passé ; pour comprendre l'avenir elle devait s'assimiler toute une mythologie, tous les rapports de police des plus anciennes civilisations - surtout grecque et latine - et pour tout dire procéder historiquement.

Michel Manoll donnant pour titre à un recueil de poèmes encore inédit : « Souviens-toi de l'avenir » répond par avance aux critiques qu'on pourrait nous faire d'un certain retour au passé.

Toute poésie, telle du moins que nous la concevons, doit en effet se souvenir de l'avenir, c'est-à-dire par un phénomène de prémonition, se placer tout de suite au-delà d'elle-même par rapport à ce qui n'est pas encore mais sûrement deviendra.

Il est possible d'ailleurs que le moyen le plus sûr d'encourager l'avenir consiste pour le poète à retrouver en lui les vertus de l'enfance.
Parlant de ce qu'il est convenu d'appeler notre désespoir, je me bornerai à reproduire ces quelques lignes de moi extraites d'un « Hommage à la Poésie » (1).

« Souvent le désespoir a cru pouvoir se tailler une place majeure dans notre âme, mais le désespoir des hommes de notre âge ne ressemble en rien au perpétuel désenchantement du romantique ; il est fait d'une inaptitude à saisir d'emblée toute l'étendue du problème, il n'est pas pour cela un renoncement. »

S'il existe un nouveau mal du siècle - et il existe -, il n'est pas dit que nous nous y soumettions, que nous lui donnions des encouragements. Le poète se doit de ne point désespérer, de conserver des vertus intactes pour de grandes tâches qu'il ne lui sera pas toujours donné de pressentir.

Engagé, il le sera certes, comme il convient à tout créateur et cela non seulement dans le temporel, non seulement dans le particulier ; qu'il s'observe surtout et que cet engagement vaille d'abord vis-à-vis de lui-même.

Ce n'est pas en systématisant sa pensée, en « s'empêchant de sourire » qu'il atteindra à une plus grande vérité. Qu'il se sache l'égal de tous les hommes, plus vulnérable sans doute, porteur d'antennes, mais si faible lui aussi, si « faible au fond de son courage ».

Je terminerai sur une question qui n'est pas sans importance et qui n’a rien à voir avec les habituelles querelles d'écoles et de chapelles : il s'agit des rapports de la poésie et de la mémoire. C'est un fait : la poésie n'est plus mémorable. Or toute poésie qui ne passe pas le guichet de la mémoire est incapable de durée. Devons-nous prêcher un retour à la rime, à l'assonance, au développement ou au discours poétisé ? Forte de ses seules substances, la poésie doit se trouver d'elle-même portée par un rythme suffisamment agissant, voisin des battements de cœur, jusqu'au moment unique où son chant rejoindra en lui-même l'universel concert.

Louisfert, 11 septembre 1947


(1) Nantes, Ed. du Fleuve, 1946.


 

 

 

 

 

Michel Manoll ou l'honneur de la corporation

 

 

On parle mal de ceux qu'on aime et nous nous sommes assez promenés, Manoll et moi, depuis plus de dix ans, aux sommaires des périodiques et des revues, dans une promiscuité flagrante, pour qu'on n'aille rien ignorer de notre amitié. Vraiment, j'aurais de l'allure écrivant un article anonyme, quand on nous sait, comme voleurs, unis dans le même complot. Toutefois je ne dis rien qui ne me soit dicté par une raison majeure. Que mon amour pour la poésie soit garant de mon absolue sincérité.

Ainsi, Michel Manoll personnifiera toujours pour moi la première chance, cette singulière audace du trappeur en face d'une solitude passablement surhumaine, tout entière comprise dans le domaine de l'Art. J'ai vu Manoll dans la petite bicoque qu'il habitait alors sous les pins, le gel était partout dans sa demeure ; il écrivait sur une mauvaise planche de cerisier d'admirables poèmes bouleversants comme les vagues qui grondaient à la porte, et dont malheureusement très peu ont été publiés.

L'autocar conduisant à cette bourgade marine mettait trois heures à parvenir ; j'avais tout le temps de me réciter ces vers venus d'une région si soudaine qu'ils me semblaient déjà plus durables que la vie :

« Une horde de grenouilles
a campé dans les prêles
le soir où la jeune fille égarée
semait sur l'étang des grains rouges
d'épine-vinette
le rémouleur mangeait sa soupe
et lisait la vie des saints
dans un livre aux pages estropiées
qu'un colporteur après boire
lui donna contre une bourrade
les anges faisaient des rondes dans la prairie
leurs ailes comme une frêle averse
soufflaient les falots. »

Il y avait aussi dans ce livre de « La Première Chance » ce « Sang de Solesmes », cette sève venue d'un monde si tragique, si totalement dépourvu d'espoir, et que Pierre Reverdy avait si bien figuré sur l'atlas céleste des nouveaux navigateurs, que son couchant peuplait ma chambre et que, dans les neuf heures du soir, longtemps,
« ... le son de la cloche du monastère glissait sous (mes) paupières... »

C'était en février 1939 ; nous passâmes l'après-midi sans feu dans une échoppe en terre battue ; nous déposions nos cendres de cigarettes dans un petit coquetier de faïence, Manoll lisait, et le bruit de sa voix se mêlait au bruissement de la mer et des feuilles du laurier, chaude et grave et comme profondément troublée par son essence même...

Il y a dans la personne de Michel Manoll cette angoisse hauturière des découvreurs de continents ; hanté par les petits ports de misaine, par l'éveil élégiaque du flot, il n'abandonne rien de sa vigueur, il est porté à la pointe de la vague jusqu à ce moment terrible où il s'ignore, où l’aventure le renouvelle pour le laisser sans force la plage du destin.

C’est ainsi qu'il devait, au début de cette guerre, publiant aux Cahiers de Rochefort son « Air du Large » (1), nous donner en des strophes océanes une vision de ce monde lyrique et décevant qui le dévorait

« ... Personne ne l'a reconnu
A peine s'il se sait lui-même
Sur le rivage où tôt venu
Son cœur en larges flaques hier s'est répandu... »

Si l'océan, si l'amour ont une place unique dans cette œuvre, celle que le cœur réserve à qui le fait souffrir, c'est aussi que la solitude est partout et jusque dans cette joie mal dissimulée, raison secrète d'une poésie avant tout de délivrance. Il faut être seul pour tous les autres, et cela ne va pas sans une démarche atroce et une solide fierté. La poésie de Michel Manoll est nécessairement fière ce qui signifie qu'elle se farde jalousement de tout ce qui pourrait la faire ressembler à une quelconque réussite.

Car, aussi bien le dire, il ne s'agit nullement pour le poète de réussir mais de tenter d'appréhender avec des moyens dérisoires du langage l'argot poignant de la beauté.

C'est à peu près ce que dit Michel Manoll dans une page d' « Armes et Bagages » (2) :
« La poésie tout en ayant besoin d'un accord de langages ne se fait, pour finir, qu'en soi-même et avec soi-même... C'est avec un équilibre judicieusement préparé que l'on arrive à faire tenir debout et animer le monde volatile de la poésie qui ne demande qu'à nous fuir, nous échapper et nous berner. »

Michel Manoll peut être sans crainte, la poésie ne lui échappera pas ; elle est partout dans son œuvre liée à un style qui s'épure sans cesse, écriture de l'âme qui ne pèse point sur la page, mais délimite pour les hommes futurs attelés au brabant ingrat du poème le champ inépuisable où le grain doit germer.

« ... Est-elle toujours là sur ses stèles fleuries
Au bord du Ciel ? parmi les bonds des biches ?
Mesurant la lumière à l'éclat des prairies,
Les mains ensanglantées dans les rêves en friches... »

Qu'il s'agisse d'une maison d'enfance ou de la poésie, plus besoin de s'interroger. Il suffit de relire les poèmes de « Gouttes d'Ombres » (3) qui sont bien de la meilleure veine et figurent dans la Passion du Poète, les dernières marches du Golgotha.

Louisfert, le 29 novembre 1947.

(1) Cahiers de Rochefort, 1941.
(2) Amis de Rochefort, 1942.
(3) Robert Laffont, 1944.

 


 

 

 

 

 

Fantomas

 

Si Fantômas n'existait pas il faudrait l'inventer
Il est notre conte de Perrault, notre Barbe-Bleue.
Il brûle seul dans la nuit comme une cigarette,
comme un doigt.
Il s'insinue avec douceur dans l'enfance. Il nous
éveille.
Du haut d'un balcon 1900 Fantômas avive Paris.
II se confond avec la Tour Eiffel au passage du fleuve.
Il évoque pour moi la pélerine de Max Jacob et un hôtel de Saint-Calais ignoré du Magistrat cambrioleur mais que Michel Manoll connaît bien Musset y écrivit Rolla.

J'ai découvert Fantômas - ou bien c'est lui qui m'a découvert - entre la grille du chauffage central et l'armoire-bibliothèque d'une classe de rhétorique ; il remuait des roses noires et le jeune professeur faisait ouvrir les fenêtres.
La tête de Gürn ensanglait les couloirs. Nous nous réunissions mystérieusement dans le labyrinthe d'un jardin des Plantes. Chacun de nous se voulait Fandor - pour Hélène.

J'habitais une demeure à fenêtres au bord de la Loire. De toutes façons, c'était la Seine. Des taches lumineuses l'éclairaient, aux lueurs desquelles j'écrivais mes premiers poèmes. Le dôme de l'église Saint-Louis à Nantes, amoureusement glissé sous l'épaule du transbordeur, le soleil couchant le « revêtait d'or ». Chaque nuit, cet or, avec celui des Invalides, passait dans la poche du Prince des Ténèbres. Je n'étais pas oublié.

Fontaines chantantes, ne fûtes-vous pas celles de la Place Royale qui tenaient mon coeur prisonnier ? Fantômas, loin de la Concorde, tu es mon roi-captif.

Je ne sais rien de toi que ta démarche d'hirondelle. Je ne puis point t'en vouloir. Tu m'as appris à aimer les trains, les cirques, la chaux-vive, le Natal qui est un si beau nom pour un pays, la pâte à grimer, le papier peint des chambres, l'aristocratie anglaise, la mobilité.

Fantômas est automobile. Et toutes les routes sont pleines de mystère. Il y a ce carrefour du garde-chasse où l'on tue sûrement.

Il y a aussi cet autobus du rêve qui fait trembler Apollinaire et renverse les banques.

Fantômas se sert du fiacre de Xanrof comme le Capitaine Nemo du Nautilus. Il nous mène à des terrains d'équarrissage où la beauté tout entière reste à découvrir. Les cloches d'où pleuvent du sang et des diamants inaugurent une religion nouvelle. L'effroyable Bedeau introduit un cortège de personnages lyriques qui sont les prophètes de la poésie moderne.

agualame, Beaumôme, La Toulouche, Bec-deGaz, Fleur-de-Rogue.

Fleur-de-Rogue est tout notre Folklore. Cette muse dévoyée est tellement dans la bonne voie qu'elle réussit des miracles : elle nous restitue à notre premier état : elle nous rend voleurs.

Fleur-de-Rogue vole comme les Anges et comme
Apollonius de Thyane.
Fantômas tient ses ailes étendues.

La Toulouche est concierge de l'Aéroport. Cette Veuve Gagelin séduite par la promiscuité des champs de courses découvre dans les poubelles du petit jour des trésors de pureté. Elle est pure comme l'absinthe.

Mais Fantômas se donne des gants, se ménage une porte dans le réel, surgit, disparaît, arraisonne un cuirassé, ambassade dans les ténèbres. Il est le commensal du rêve, notre petite sueur de charité.

Fantômas aux grands pieds nous appuie sur la tempe le canon d'un 6 mm.

Le porte-cigarettes s'ouvre et nous n'avons plus peur : c'est un éventail de toits, un phare perdu dans la tempête où nous sommes certains de notre solitude. Il y a aussi cette plage reposante des Landes et le petit cottage dont j'ai perdu le nom.

L'allusion est trop directe si j'écris que l'actrice se vaporisait avec du chloroforme croyant s'étourdir de parfum.

Et même si Fantômas existe, il faut le réinventer.

 


 

 

 

 

 

Le merveilleux poétique dans le roman populaire

 

Il n'est pas inutile de préciser une fois de plus la notion de Roman Populaire. Le Roman Populaire n'est ni le Roman Populiste (Dabit), ni le Roman Prolétarien (Poulaille), encore moins le Roman Social (P. et V. Margueritte) ; ce n'est pas non plus le style de M. de La Hire ni la prose de Maurice Dekobra. Homère serait notre premier romancier populaire si son écriture n'était inimitable ; il unit avant la lettre les recherches et le merveilleux d'un Balzac, d'un Poë, d'un Dumas aux trouvailles de Simenon et de Blaise Cendrars. Il mêle le sérieux à l'humour, le fantastique au genre « Porteuse de Pain », le mélodrame à la grande tragédie classique ; en vrai, il n'écrit pas son œuvre, mais développe devant le dictaphone des mémoires le scénario d'une Kermesse Héroïque où chaque acteur doit conserver le caractère qui lui est propre, ce qui fait l'étonnante vérité de ce peuple de Héros.

Mais le Roman n'est populaire que pour ceux qui ont su se garder une certaine dualité de cœur qu'on peut aussi bien nommer l’innocence que l’ingénuité et qui est en propre la vertu de l'enfance. Il est faux qu'il y ait des romans pour midinettes et d'autres pour intellectuels ; la littérature, populaire ou non, est tout entière éclairée du dehors ; c'est le lecteur qui la crée.

Apollinaire le dit, dans « Le Flâneur des Deux Rives » (1), Edison faisait sa lecture favorite des romans d'Alexandre Dumas Père ; « Les Trois Mousquetaires » et « Le Comte de Monte Cristo » étaient ses livres de chevet. A la qualité du texte s'ajoute celle des illustrations surtout si l'on a le bonheur de posséder une édition d'époque habillée par Gavarni, Tony Johannot, JanetLange ou Gustave Janet.

Il y a dans « Les Trois Mousquetaires » écrits, ne l'oublions pas, en collaboration avec Auguste Maquet - et c'est celui-ci qui leur donne cette allure hauturière - il y a dans ce livre, sans intentions poétiques proprement dites, une telle dose de merveilleux qu'on est bien près de crier au miracle. Nul besoin d'évoquer l'Homme de Meung qui ressuscite pour les poètes le fantôme de Jean Clopinel, auteur présumé du « Roman de la Rose », mais les diamants de Buckingham, le Pavillon de Saint-Cloud et surtout : « Utraque manus in benedicto clericis inferioribus nécessita est », la fameuse thèse d'Aramis ! Et qui dira le lys sur l'épaule blanche de Milady ? Ce lys que devait, bien plus tard dans le temps, purifier la rivière d'Armentières, par la seule volonté du bourreau de Béthune. L'Auberge du Colombier Rouge !

« En réfléchissant et en se promenant, Athos passait et repassait devant le tuyau de poêle rompu par la moitié et dont l'autre extrémité donnait dans la chambre supérieure ; et à chaque fois qu'il passait et repassait, il entendait un murmure de paroles qui finit par fixer son attention. Athos s'approcha et il distingua quelques mots qui lui parurent sans doute mériter un si grand intérêt qu'il fit signe à ses compagnons de se taire, restant lui-même courbé l'oreille tendue à la hauteur de l'orifice inférieur... »

Les titres de chapitres sont tels qu'ils répondent à la définition du poème en prose, donnée par Max Jacob dans la préface de son « Cornet Dés » : « L'épaule d'Athos, le baudrier de Porthos et le mouchoir d'Aramis », poème aussi complet que celui-ci, extrait du dit « Cornet à Dés » : « L'enfant, l'éfant, l'éléphant, la grenouille et la pomme sautée ».

En voici d'autres :
« Où Monsieur le Garde des Sceaux Séguier chercha plus d'une fois la corde pour la sonner comme il le faisait autrefois. »
Celui-ci, de « Vingt Ans après » :
« Des influences différentes que peut avoir une demi-pistole sur un bedeau et sur un enfant de chœurs ».
Cet autre, du « Comte de Monte-Cristo » :
« Le moyen de délivrer un jardinier des loirs qui mangent ses pêches. »

Toutefois, il ne m'est point possible de dire si le peuple est vraiment sensible à ces sortes de trouvailles. « Les Mystères de Paris » d'Eugène Süe, les « Pardaillan » de Michel Zévaco, « Lagardère » de Paul Féval, l'enthousiasment plus sûrement.

« Si tu ne vas pas à Lagardère, Lagardère ira-t-à toi. » Voilà qui marque fortement les imaginations, beaucoup plus que l'entrée du Bon Roi Henri dans la Capitale, telle qu'elle est décrite dans le roman du prodigieux Ponson du Terrail, son défilé sous l'Arc de Triomphe (sic).

Depuis plusieurs années, déjà, il semble bien que le Roman dit Policier soit en train de prendre le pas sur les Romans de Cape et d'Epée et les aventures de Cow-Boy. C'est dommage !

Je me souviens des livres de Gustave Aymard lus, environ ma treizième année, parallèlement aux ouvrages de Paul d'Ivoi et d'Arnould Galopin. Il y avait dans ces pages bon marché davantage qu'un exotisme à la petite semaine, ce merveilleux que nous nous plaisons aujourd'hui à reconnaître aux premiers poèmes de Cendrars et à ses traductions. Je relisais dernièrement « La Vie d'un Outlaw » (2) d'Al Jennings et « Forêt Vierge » (3) de l'écrivain portugais Ferreira de Castro, dans la traduction qu'en a donnée justement Blaise Cendrars, et tout me revenait de ces merveilleuses aventures de coupeurs de têtes. Quelques plumes d'Incas qui tremblent dans l'air du soir à la lueur d'un mauvais feu, le miaulement des félins ! Certes, cette littérature agissait alors sur un enfant, mais il convient de ne point mésestimer les singulières manifestations de cette semence éminemment poétique et comme douée d'une émotion originelle. Buffalo Bill tel qu'il figurait sous les traits de Tom Mix (« La dernière Muse vivante », comme l'a si bien appelé Luc Bérimont) sur l'écran des cinémas de banlieue, nous le retrouvions chaque semaine dans les livraisons anonymes que l'après-guerre américain déversait à flots aux devantures de nos marchandes de journaux. Cet univers de scalps, de totems, de tabous, de pistes argentées confronté dans la solitude de nos chambres tournait nos têtes comme un vin vieux. L'absence de style était tout le style de ces livraisons à 25 centimes chantées par Apollinaire. Magie des noms chanteurs comme le Texas, l'Arizona, le Grand Chaco, flore de rêve ou de nouvelles bêtes de l'Apocalypse s'essayaient à un nouveau charme, puissant comme le tabac en feuilles des Indiens. Mais que dire du Roman Policier mis à l'honneur par Poë et les romanciers anglais, en même temps que les librairies Taillandier et Arthème (magnifique Arthème) Fayard sortent sous couverture en héliogravure, les aventures de Mandrin, de Vidocq, de Cartouche ? Don Quebranta, Lord Lister, Gürn, Assène Lupin, Frédéric Larsan, coquins de haut lignage et gentlemen-cambrioleurs, dont la geste évolue de la neigeuse Morena aux petites ruelles de Londres en passant par le boulevard de Courcelles - qui devrait bien s'appeler Decourcelles en un seul mot, en souvenir d'un de nos meilleurs romanciers populaires, voilà les Dieux, les Héros !

Fantômas a fait couler assez d'encre depuis le temps où Max Jacob et ses amis trimballaient son histoire dans leurs poches, pour que je n'insiste pas davantage - je le fais danse corps de cette revue (4) - sur 1’ œuvre en tous points géniale de Pierre Souvestre et Marcel Allain. Bien sûr, l'emballement de la génération 1900 ne s'explique tout à fait que si l’on restitue cette œuvre à 1 époque où elle fut écrite, c'est-à-dire entre 1910 et 1914, alors que Gaboriau mis à part et son M. Lecoq, on n’a pas encore fait abus des situations policières.

La richesse poétique d'une telle œuvre vient de ce fait que si tous les éléments sont ordonnés en vue du réel, si l'action semble se dérouler logiquement, selon la loi du plus grand intérêt, la gaucherie des détails, une certaine malice cousue de fil blanc confèrent une autorité, un prestige, une qualité d'absurde éminemment séduisante à nombre d'éléments qui ne relevaient jusque-là que du mélodrame.

Mais il existe dans le Roman Policier Français une période Watteau, ou bien Mozart ; elle commence à la publication des premiers ouvrages de Gaston Leroux et de ceux de Maurice Leblanc, beau-frère de Maeterlinck.

« Le Mystère de la Chambre jaune » et sa suite « Le Parfum de la Dame en noir » renouvellent de la plus heureuse façon la technique déjà acquise du Roman Policier. Le visage énigmatique de M Stangerson, L'Homme Vert, La Bête du Bon Dieu, La Canne de Larsan, une atmosphère de Grand-Meaulnes et quelques phrases mystérieusement répétées ajoute au drame une poésie qui n'est pas la moindre qualité de cet ouvrage :
« Le presbytère n'a rien perdu de son charme, ni le jardin de son éclat. » C'est beau comme un vers de Jammes et Mlle Stangerson est une Clara d'Ellébeuse ou une Yvonne de Galais, à peine moins irréelle.

Arsène Lupin, lui, a toutes les qualités du Héros, telles qu’on se plait à les reconnaître dans les personnages de Roland, Renard, le Chat Botté, d'Artagnan, Saint-Just et Rimbaud. Il est gavroche, bon garçon, chevaleresque, désinvolte, plein d'humour avec le sérieux des grandes occasions, sentimental comme un collégien, bavard, dévoué, pétroleur, aristocrate. Il faut avoir lu « 813 », « La Barre-y-va », « Arsène Lupin contre Herlock Sholmés », « L'Aiguille Creuse », « Le Bouchon de Cristal », rencontré Don Luis Perenna, Gilbert, Béchoux, La Femme-aux-deux-sourires, Ganimard, Isidore Beautrelet, la troublante Olga, pour saisir l'étonnante diversité et les merveilles lyriques de cette œuvre.

Critiques qui demandez aux manuels d'histoire littéraire et aux philosophes le secret des enfantements poétiques, posez donc franchement la question aux poètes : « Quelles sont vos excuses ? » J'en connais beaucoup parmi nous qui répondront : « Le Roman Populaire ».

Louisfert, décembre 1947.

(1) Ed. La Sirène, 1918.
(2) Grasset, 1936.
(3) Grasset, 1938.
(4) Voir article sur « Fantômas ».

 


 

 

 

 

 

Du côté de chez Jammes

 

Le 25 juin 1940, quatre heures du matin ! Le jour se lève à peine aux alentours de la gare ; une troupe de jeunes soldats embarrassés de cartouchières, de bidons et d'effets ridicules traversent, encore endormis, le pont d'Orthez. Il fait merveilleusement frais. Derrière les volets tirés de la petite ville, on devine une respiration délicate, des rideaux de mousseline. A mes côtés, toutes pointes du calot dehors, marche un grand gaillard, imberbe, aux jambes trop longues, qui, visiblement, ne comprend rien à la chose. Il est arrivé d'Hasparren à Bayonne où nous étions cette nuit encore, depuis quinze jours ; il ne sait pas lire et parle difficilement le Français. Par bribes, et tout en marchant, il m'explique qu'il regrette sa ferme, son village, et un bon vieillard à barbe blanche, son voisin, qui est mort voici deux ans.

Cela faisait bientôt deux ans, en effet, que nous avions appris, avec cette douloureuse hébétude qui caractérise l'émotion des poètes, la mort de Francis Jammes. Ce brave garçon, au bizarre patronyme de Bidégarrai, me le rappelait. Lorsque je fus hospitalisé, en octobre 1940, à l'hôpital militaire d'Oloron-Sainte-Marie, Maison Pommé, je devais avoir l'occasion d'itinérer journellement dans ce parc où l'auteur du « Deuil des Primevères »(1) aimait tant à se promener.

Est-ce parce que je n’ai rien oublié de ce Béarn, ses soirs au long des portes, ses fermes aux eaux jaseuses, que la poésie de Jammes m'est aujourd'hui si précieux témoignage ? Sans doute n’est-ce pas si simple, et faut-il ajouter à ce  « concours de circonstances » toutes ces raisons pour lesquelles j'ai choisi, à mon tour, de me situer de l'autre côté de la barrière, dans ces parages voisins du ciel, dans ces clairières que nomme le poète, où l'âme se manifeste sans cesse par son survol.

Il faut le dire, une certaine poésie, non certes dépourvue de grandeur, mais terriblement étouffante et dont l'épaisseur ne pouvait longtemps satisfaire un tempérament, par avance gagné à la cause végétale, devait bien avant l'âge, me laisser sur mes faims. Et Dieu sait si, environ la vingtième année, on se sent l'appétit féroce. Toutefois, les plats cuisinés, les savantes épices, les fruits rares n'avaient point suffisamment entamé mon palais que je ne puisse trouver quelque saveur à la source de Jammes.

Imaginez, au hasard d'une rue populeuse, parmi les étalages de droguistes, d'orfèvres, de couturiers, les cinémas, les librairies, les bars, la civière brinquebalante d'une marchande de quatre saisons, un édifice jamais vu de chauds légumes, de pêches odorantes, de raisins chasselas, et, derrière cette féerie, les mèches blanches d'un personnage à l'allure de contrebandier, une pipe mince à la bouche, les pommettes envenimées d'un vieux répétiteur.

C'est un peu l'étonnement que j'ai ressenti en ouvrant pour la première fois un livre de Jammes. Il s'agissait de son premier ouvrage
« De l'Angélus de l'Aube à l'Angélus du Soir » (2), dont il me plaît de saluer le cinquantenaire en cette année. Dans l'œuvre de Jammes, c'est à ce livre que je reviens le plus volontiers, comme aux premières marches d'un perron couvert de géraniums, fleurs qui chantent.

Tout est là, dès le seuil, cette grâce non feinte et un peu gauche qui convient aux bourlingueurs de sillons, ce balancement de lys, le romanesque de cette âme éminemment terrestre et pour cela si noblement enracinée dans la foi.

Ce Virgile, dont il est vain de vouloir mésestimer la tendresse si l'on n'a point saisi, une fois pour toutes, que son orgueil n'était rien qu'une manière humble d'être fidèle à toutes les choses de la terre, ce Lamartine vêtu du grand manteau de berger apportait dans son œuvre cette distinction, ce dévouement des mains des plus parfaits artisans. Très vite, il avait compris que l'attitude parnassienne, si elle convenait à un certain art, étriquait singulièrement le lyrisme qu'il avait vagabond, non point de ce vagabondage spécial des grands romantiques coupeurs de bourses, mais de cet abandon au chemin magnifiquement illustré par les rôdeurs de village. Symboliste, il le fut, certes, comme on l'est en ce pays couleur de tourterelles, créateur de symboles, plutôt de mythes, mythique avant d'être mystique. C'est André Gide, je crois, qui appelait Jammes « cette réussite du Bon Dieu », étonnante réussite qui n'en a pas fini de nous surprendre et de nous émouvoir.

A la suite d'une certaine critique, des plus distinguées, on s'est exclamé sur les trouvailles en peaux de lapin de Messieurs les Poètes en Chambre. Je ne cite personne remarquez bien, mais il me semble qu’en un siècle pas si féroce qu'on veut bien le dire, on aurait pu se pencher avec davantage de compréhension sur les trésors de source d'un Francis Jammes :

« J'aime dans les temps Clara d'Ellébeuse,
l'écolière des anciens pensionnats,
qui allait, les soirs chauds sous les tilleuls,
lire les magazines d'autrefois... »

Le pauvre pion doux si sale, le jardin du petit presbytère, l'âne aux yeux de velours, le chien fidèle, et puis toute cette pacotille des îles, les vieilles demeures abandonnées, les vieilles jeunes filles, voilà ce qu'il trouve le poète, au retour de la chasse, quand revenu d'une longue fatigue, accoudé sous la lampe, il se souvient.

Il se souvient qu'il est homme, que la nature est belle de l'angélus de l'aube à l'angélus du soir et qu'il lui faut avoir une grande confiance en elle. Il n'a cure de philosopher et n'argumente son propos de savante dialectique ; il est le passant, le présent qui admire. Il ne botanise point ni ne cultive, mais cueille et ses mains ne se trompent jamais.

« Aux aboiements longs des chiens flaireurs qui rampent » succède dans son œuvre la voix du soir d'une cloche de hameau. C'est encore le pas d'un enfant sur la route, au fond d'un parc d'automne, les sanglots littéraires d'un jeune provincial.

« O Rousseau !
Où sont
les sons
des chalumeaux ? »

Il n'est pas inutile de se demander de quel Rousseau il s'agit, de Jean-Jacques qu'il aimait tant :
« Je pense à Jean-Jacques Rousseau, aux matinées de cerises mouillées, avec des jeunes filles. »
Il était fantasque et aimant par les belles soirées, au clair de lune, avec Madame d'Erneville (?) ou du Douanier dont il avait l'innocence et cette fraîcheur de plein vent, cette hantise des îles et des longues malles pleines de trésors fabuleux.

Il était bon comme François d'Assise, tout en sacrifiant, durant la saison rousse, à la déesse Diane. Il aimait aussi la pêche aux truites dans les ruisseaux couleur de diamant. Sensuel à la façon des roses, il était capable de s'enflammer pour un corsage ; il était ce catholique un peu païen qu'une procession de jeunes filles émeut.

Que dirai-je de plus, sinon qu'il m'apparaît aujourd'hui comme une divinité familière, comme un Dieu Lare qui nous hante et nous réchauffe comme un feu d'herbes.

Louisfert, le 13 décembre 1947.

(1) Mercure de France, 1901.
(2) Mercure de France, 1898.

 


 

 

 

 

 

Du temps que les routes chantaient l'Allemagne des Volkslieder

 

En ce temps-là, l'Allemagne, malmenée de l'intérieur par de mauvais brigands, essaimait le long des routes, aux carrefours, sur les pitons rocheux des bords du Rhin, des couvées de gens sans lieu, plus soucieux de bonnes fortunes que de patrie. Des centaines de petits états juchaient leur bürg, lotissaient leur fief où des hobereaux plus misérables que manants menaient une vie de coupeurs de bourses et de barons maudits.

Vers 1500, Maximilien-sans-le-sous justifiait sa légende par des équipées grand-guignolesques, fournissant peut-être à l'élégant Cervantès un prétexte à son Héros. Les vignes se poussaient vers Bingen, les noyers fleurissaient, dans les vallées les fruits et les herbes à blé dépassaient les promesses ; après tout, il faisait bon vivre.

Les guerres d'Italie, dont Commynes se faisait l'historiographe en France, n'affectaient en rien la bonne humeur des clercs de Nüremberg ; sous prétexte de grand air, ils parcouraient les routes en compagnie de faux prêtres et de soldats, buvaient dans les auberges et courtisaient les filles. Ainsi se renouait la tradition des Vagants ou des Goliards comme on les appelait encore, qui, environ les années 1200, traversant les hameaux comme des jongleurs, éclaboussaient le ciel de mai de leurs rires et de leurs chansons à boire.

Les Volkslieder, littéralement « Chants du Peuple », sont nés de la folie vagabonde de ces beaux enfants. Voici tantôt cinquante ans que l'escholier François Villon, entre deux arrêts du Destin ou tout simplement du Prévôt, a publié son Petit et son Grand Testament, mais ceux-ci sont totalement inconnus en France et davantage encore en Allemagne.

Durant les 150 ans que vont fleurir les Volkslieder, à peu près jusqu'à la guerre de Trente Ans, et cela, malgré la découverte de
l'imprimerie, vers 1450, à Mayence, par Gutenberg et Schoeffer, la Littérature française alors en plein renouveau, demeurera presque ignorée des Allemagnes. Cependant, c'est l'époque où Marot rédige ses Epîtres, où Ronsard ronsardise, où la Belle Marguerite de Navarre cultive l'Allégorie. Du Bellay se lamente artistement, Rabelais hugolise avant la lettre, Montaigne se portraicture, tandis que l'Arioste en Italie et que Shakespeare en Angleterre appareillent pour l'éternité.

Pour retrouver les origines du Volkslied, il faut sans doute remonter jusqu'aux Minnesinger et aux chansons des Vagants. La tradition orale fait des miracles et tel Lied qu'on croyait oublié tremble soudain sur les lèvres d'une servante d'auberge ; ceux des Vagants célébraient, dans un méchant latin mêlé d'allemand, les vertus des trois W, ainsi disait-on : Wein, Weib, Wiirfel, c'est-à-dire : le vin, les femmes et les dés. Il ne semble pas toutefois que les poèmes d'inspiration gaillarde ou plus ou moins équivoque aient retenu l'attention des nouveaux clercs. Il en est d'autres, comme celui-ci, dont la fortune fut immense :

« Le mal d'amour

Floret undique silva
Ce qui me manque, c'est mon gars.
Le bois est vert de toutes parts,
Mon gars, mon gars est en retard.
Il est parti sur son cheval.
Qui m'aimera ? Dieu que j'ai mal. »

Ai-je dit que l'Allemagne d'alors, si elle est le royaume des clercs (on compte 15 Universités au début du seizième siècle) et celui des brigands, est aussi domaine des artisans, des armuriers, des orfèvres, des peintres, des sculpteurs ? Cela n'est point sans signification que dans les années 1490, Albrecht Dürer, fils d'un orfèvre, exprime à coups de burin les angoisses et les aspirations de toute l'Allemagne, tandis que quelques années plus tard le peintre Hans Holbein et le poète-cordonnier Hans Sachs, tiré de l'oubli par Goethe et Herder, chacun avec les moyens de son bord argumentent autour de la création artistique.

Ces Chants du peuple allemand, transmis de bouche en bouche, à peine déformés par le temps et tels que les recueilleront à la fin du XVIème siècle des esprits comme Herder, Arnim, Brentano, Uhland, l’immortel auteur de Der Güte Kamerad, nous apparaissent comme une des richesses essentielles de ce pays.

Nous autres, Français, avons le « Il pleut bergère » du malheureux Fabre d'Eglantine, « La Bonne Aventure », sans compter toutes « Les Filles de Camaret » et les « Père Dupanloup » qui sont notre folklore érotique. Le Volkslied allemand, c'est cela, vieux de quatre siècles. Ces poèmes, étroitement liés au chant, étaient composés tantôt sur une mélodie nouvelle, tantôt portés par un rythme ancien.

Les poèmes d'amour sont, comme il faut s'y attendre, les plus nombreux, tout baignés de fraîcheur, tristes et gauches, de cette gaucherie des vieux manieurs du Verbe, et si magnifiquement émus que la traduction n'altère en rien leur charme :

« Déja la neige

Il est tombé de la neige,
avant l'heure venue.
On m'en jette des boules,
ma route est enneigée.
N'a pas de toit à ma logette
tout ça vieillit avec les ans ;
elle est tombée la chevillette.
Oh ! la froidure des autans !
Amour, oh que pitié t'émeuve
de la détresse où je suis toute !
Dans la douceur de tes deux bras
fondra la neige, fondra toute ! »

Mais les poèmes religieux ne sont pas moins beaux. Il en ressort une tristesse qui est celle des visages burinés par la peine des jours. Le vers a ces ahans des cœurs en proie à la cognée ; tant de pureté nous écrase. Nous n'avons rien de tel en France ou du moins nous n'avions rien avant que Max Jacob ne signât du pseudonyme de Morven le Gaélique ses admirables Chants Bretons (1). Voici « Marie sur la Montagne », un groupe de deux quatrains qui ressuscitent la vieille légende de Bethléem, simplement, et sans souci des récentes théories de Luther :

« Sur la montagne, le vent y passe ;
de ses deux mains de neige,
Marie y berce son enfant.
Elle n'a pas de balancelle.
Joseph, mon cher joseph,
viens m'aider à bercer mon enfant !
- Et comment t'aiderais-je à bercer ton enfant,
quand mes doigts sont si gourds que je les plie à peine ? »

Toutefois, l'inspiration de ces chanteurs de grands chemins n'atteint pas toujours à la même délicatesse ; il ne faut point perdre de vue que nous avons souvent affaire à des gaillards plus prompts au couteau qu'à la louange. Le texte imprimé des Volkslieder contient un nombre incalculable de chansons bachiques, d'histoires de brigands ou de chansons de lansquenets, le tout distribué sous forme de Ballades à long souffle ou de chansons à danser. Voici la fin d'une « Histoire de Brigands » :

« On mit la fille tout de son long sur une table carrée, et on la partagea comme un poisson des eaux.
Où perla une goutte de sang, un ange pendant un an se posa et chanta ;
où le meurtrier jeta son épée, un corbeau pendant un an se posa et croassa. »

Pour terminer, une « Petite chanson à boire » datant approximativement de 1540, bien faite pour réjouir les filles des bords du Rhin et les garçons buveurs aux pipes de faïences :

« Qu'est-ce que je porte dans ma main ?
Un petit verre de vin frais.
Pour qui le vin, pour qui le vin ?
Pour le palefrenier qui est mien,
pour jean Nicot des Hauts Créneaux.
A lui le vin, à lui le vin !
J'ai vu l'oiseau passer le Rhin :
Cioup, Cioup, d'un trait plus rien !
Un petit verre de vin frais,
ça doit se boire, il le faut bien. »

Tels sont les Volkslieder de la vieille Allemagne, tels qu' on les chante sûrement encore de l'autre côté du Rhin, et tels qu'ils nous fournissent sans cesse de nouvelles raisons de nous enthousiasmer et de nous faire réfléchir sur les vertus essentielles de la poésie qui sont toutes d'innocence, de spontanéité et de fraîcheur.

27 janvier 1948.

(1) Gallimard, 1953.

 


 

 

 

 

 

La peinture et Roger Toulouse

 

Critiquer, c'est peser. Je ne juge pas, j'aime ou je rejette. Je demande à un livre de poèmes d'être contagieux, c'est-à-dire de me donner l'envie d'écrire. Roger Toulouse est contagieux et, plutôt que de saisir la plume, j'aimerais m'emparer maladroitement d'un pinceau pour l'expliquer.

Toulouse est un miraculé de la peinture. Il est plein de petites rues, de médailles, de béquillards. Comme Gide aimait à dire de Jammes, il est « une réussite du Bon Dieu ».

Je pense à ces forçats de la peinture qui, dans le pandémonium des cavernes, épuisaient au couteau la technique de leur art.

Mais peut-on parler de technique quand il s'agit de cette passion, de ce tumulte à la fois grandiose et malhabile qui pousse la main vers la surface lisse des journées ?

Avant tout, il s'agit de n'être point épisodique. Les bisons, les « rennes affrontés » des grottes de la Vézère dominent la préhistoire.

Tout ce qui s'attache à l'os rend compte. De là le secret des dessins de Toulouse, cette ligne d’âme qui délimite et grandit son objet.

La beauté des arbres tient à l'hiver. Dès la première chute des feuilles ils s'incarnent, s'appliquant à n'être plus une délicieuse surcharge comme en avril, ils font corps avec le ciel qu'ils supportent et lui leur donne cette géographie lumineuse qui s’imprime comme lys dans l'épaule de la terre.

Peinture abstraite, diront les faibles devant une gouache de Toulouse : c'est s'attacher bien davantage à l'apparence qu'à la présence.

Ce qui fait la force secrète de ce peintre ne tient pas particulièrement à une qualité plastique de sa peinture - encore qu'il faille s'interroger sur le destin poignant de la couleur - mais en ce qu'il est perpétuellement hanté.

Je n'entends point pas hantise une figuration rétrospective du passé, ou immédiate du présent, mais une longue promenade dans l'avenir, un appel du pied qui proprement vous transporte, ne laisse plus à l’âme de repos.

Roger Toulouse est une longue patience, un long mal qui n'espère une légère amélioration que pour les siècles à venir. Pour une plaie légère il se garde, au contraire de certains de ses contemporains, de toute intervention chirurgicale. Il détient le secret des herbes, des baumes, des riches couleurs qu'il fabrique. Et qu'on m'entende bien, il ne s'agit point de récolter, entre les tarots et le marc de café, les secrets d'une diseuse de bonne peinture, mais d'inventer, de penser.

Max Jacob qui le premier sut découvrir Roger Toulouse, m’écrivait : « Refuse-toi à écrire des choses sans importance, c'est la plaie de la poésie actuelle... Qu'un poème repose sur une pensée, que cette pensée soit aussi éloignée que possible de la poésie ; ainsi tu donneras du poids au poème tout en lui laissant les ailes les plus diaprées. » Et en pleine marge, en grosses capitales imprimerie : « invente. »

Ainsi pour la peinture. Et Toulouse le sait bien qui s’est toujours refusé à reproduire, ou plutôt à produire, ce qui ne lui était point dicté par une raison majeure et pour tout dire, en suspension, depuis des siècles, au fond de lui.

A côté de ce monde quotidien, dont nous avons de bonnes raisons de nous méfier, Roger Toulouse, inquiet pour nous, a su se créer, avec l'exigence qui caractérise ce tempérament foncièrement hauturier, un nouveau monde en proie à une impossible genèse qui le relance douloureusement sur ses claies, qui le rend plus grand que lui-même.

4 mai 1948.

 


 

 

 

 

 

Apollinaire devant la peinture

 

Dans un étrange jardin, derrière une barricade d'œillets, en 1909, Henri Rousseau, dit le Douanier, a fait d'Apollinaire un portrait remarquable. Le poète tient à la main le cure-dents du pataphysicien Alfred Jarry point encore ébarbé. Sa Muse, le doigt levé, écoute s'il pleut, claque le doigt pour apprêter la langue. La supercherie de Mérimée officiant sous la coiffe de Clara Gazul se trouve ici rajeunie d'une heureuse façon. Apollinaire, affligé en son dédoublement d'opulentes tétines nous fait bien voir qu'il ne s'agit point d'une Muse savamment édénique mais d'une vigoureuse concierge qui se fait fort, à la porte du XXe siècle, de malmener rudement les locataires.

Apollinaire retrouvait Rousseau au seuil de ces paysages exotiques où veille nuit et jour une bohémienne endormie. Avant tout soucieux de se rejoindre, c'est-à-dire de perpétuer en lui une croyance en des mythes particulièrement efficients, il aimait dans le Douanier Rousseau cette
naïveté, ce bon vouloir d'enfant timide qui poussait le peintre dans le tunnel de la couleur. La gaucherie du vieillard, comme une main qui lui serait venue bien après la croissance, et sous ses airs de joie, la poignante tristesse de ses toiles, devaient le faire saluer par Apollinaire comme un Merlin d'avant Brocéliande, enchanteur d'une forêt jamais vue.

Ai-je dit qu'Apollinaire dessinait la pluie, une mandoline, une cravate, une montre, une colombe poignardée, un jet d'eau ? C'est ça qui aurait fait plaisir à Prévert ! Il se promenait aussi avec une charmante cheminée tenant sa chienne en laisse. Laissez faire, disait Max Jacob : « Dieu reconnaîtra bien les chiens. »

« Le jour où les peintres emploieront la peinture, ils sont foutus ! » Il faut voir dans cet aphorisme bien davantage qu'une boutade. La Statuaire nègre et sans doute aussi cette merveilleuse compréhension qu'il avait de tous les mystères à venir donnaient cent fois raison à cette parole un peu brutale. Ce qu'il a nommé dans son œuvre « Poèmes-objets » ou « Poèmes-promenades » devrait faire réfléchir ceux qui taxent le poète d'originalité à tout prix. C'est que le poème, lui aussi, comme le tableau du peintre est appelé avant tout à être un objet, à se suffire à
lui-même.

« Il est temps d'être des maîtres » écrivait-il dans les Peintres Cubistes (1), ce qui signifie que l'habileté, l'aisance, le savoir-faire ne prouvent rien, que l'imitation n'est qu'une forme éternelle et savante de la servilité, que le poète se doit de fraterniser avec ses propres démons.

La Fortune d'Apollinaire tient dans ces poignées de sous que le poète jetait alors par les fenêtres. Il s'y trouvait quelques étoiles dont les dimensions insolites et l'étonnant pouvoir de fascination ne devaient pas tarder à révolutionner les jeunes gens.

Dans ce monde de 1910 où les automobiles mêmes sont anciennes, où la nature ne propose aux chercheurs que des apparences mille fois constatées, la hache du pilleur d'épaves allait créer un frisson nouveau. Bien différent de l'autre, ah ! Certes ! S’attaquant non plus aux sens mais au chef même de l'homme.

Temps venu de la Raison Ardente où tout se passe de commentaires ! Dans une quatrième dimension qui se rapproche sans cesse de l'infini, le trappeur couronné chausse des bottes de sept lieues et se déplace enfin derrière un buisson qui marche. A la frontière de l'illimité et de l'avenir, le voilà le Poète. Et pas question de sanglots, s'il vous plaît ! La dure réalité, la seule, mais magnifiée, mais grandie, recréée par la base, étagée sur un feu vengeur qui réchauffe tout, qui menace de durer.

Que ce soit pour te saluer, Guillaume Apollinaire, génie comme ont dit les fées, dieu lare d'une maison roulante et toujours embarqué, dans la plus folle, dans la plus dangereuse et la seule héroïque aventure.

15 octobre 1948.


(1) Ed. Figuière, 1913.

 


 

 

 

 

 

Apollinaire - Max Jacob - Cendrars

 

Paul Petit, traducteur de Kierkegaard, mort en déportation, écrivait en préface aux « Morceaux Choisis » de Max Jacob : « Il n'y a pas d'art sans réponse. Une cuisinière ne mérite nom d'artiste que si elle obtient une réponse. Sinon, ce n'est qu'une bonne - ou une mauvaise cuisinière. »

« Tristesse d'une étoile » d'Apollinaire a trouvé sa réponse le 17 mars 1916 dans la tranchée de Berry-au-Bac (1). Le poème de Max Jacob intitulé « La Guerre » et paru dans le « Cornet à Dés » en 1917, trouve la sienne 27 ans plus tard à Drancy.

« Les boulevards extérieurs, la nuit, sont pleins de neige ; les bandits sont des soldats ; on m'attaque avec les rires et les sabres, on me dépouille : je me sauve pour retomber dans un autre carré. Est-ce une cour de caserne ou celle d'une auberge ? Que de sabres ! Que de lanciers ! Il neige ! On me pique avec une seringue : c'est un poison pour me tuer... » La Main coupée de Cendrars est aussi une réponse.

Les jeunes poètes d'aujourd'hui et le public en général ont souvent le tort de vouloir confondre Réponse et Légende. Jarry mourut un 1er novembre : il tenait à la main un cure-dents. Légende ! direz-vous ! Non ! Réponse ! Antonin Artaud est mort un jour de Mi-Carême en mettant
ses chaussettes. Réponse encore ! Réponse : la Tête Etoilée, la Main Coupée et ce mot admirable : « J'ai donné toute ma vie à cette passion », de Max Jacob au Drancy.

Toute légende, si elle provoque à coup sûr un mouvement de curiosité, risque fort d'être funeste, en fin de compte, à la gloire du poète. C'est qu'il entre dans la légende un élément de scandale que le temps se charge très vite de minimiser.

Ainsi, dans un certain milieu d'étudiants, de gens chics, d'universitaires et de poètes de province, la gloire d'Apollinaire tient à des faits comme ceux qui nous sont rapportés par ses biographes ; qu'il s'agisse de sa naissance obscure, du vol des statuettes du Louvre ou bien du cri « A bas Guillaume ! » entendu un 11 novembre 1918 (2).

La fantaisie typographique des « Calligrammes » (3), l’absence de ponctuation des poèmes fournissent des gloses en marge de l'œuvre ; mais, à part les textes cités par les anthologies (La jolie Rousse, Zone, Le Pont Mirabeau, La Chanson du Mal Aimé, l'Adieu, Marie) que sait le grand public de cette œuvre ?

« A Bacharach il y avait une sorcière blonde
Qui laissait mourir d'amour tous les hommes à la ronde
Devant son tribunal l'évêque la fit citer
D'avance il l'absolvit à cause de sa beauté... »

Max Jacob disait - ou quelque chose d'approchant : « Le comble de l'originalité est de n'être point original. »

Ce qu'on peut traduire de cette façon : pur à force de simplicité. Il y a les eaux de source, il y a les eaux potables. Il arrive que la chimie –
ou l'alchimie - réunisse tous les suffrages (une certaine partie de l'œuvre d'Apollinaire, l'œuvre de Cocteau). Cela vient de ce qu'il est plus aisé de tourner le robinet de cuivre d'une chambre clinique que de gravir les degrés d'un chemin de montagne afin d'y puiser, entre deux roches, quelques gouttes très pures. Et quand je dis eau pure je pense aussi bien pissat d'âne ou vin blanc mais rien qui sente le dosage, le chlore et les savants mic-mac des esthètes en mal de poésie. Quelqu'un (Max, sans doute) disait : « Il faut être pur, comme l'absinthe. »

Si je suis persuadé de la grandeur du « Cornet à Dés » (4), cela me gêne toujours un peu, lorsqu'il s'agit de l'œuvre en vers du Paroissien de Saint-Benoît-sur-Loire, qu'on s'en réfère d'abord à ses pages en prose. Max Jacob signait du pseudonyme de Morven le Gaélique quelques-uns de ces Chants bretons (5) épars encore dans les revues et qu'il me tarde de voir rassemblés.

Comme pour exorciser ce démon à l'état pur qui était en lui, on a élevé autour de son œuvre les flammèches de l'éther et les ronces du Martyre.

Max demandait qu'on le lise « non pas longtemps mais souvent » (cf. Préface du Cornet à dés). Cela n'a pas été fait. On s'en est tenu à ce que l'on croyait devoir servir la cause du poète aux calembours, aux coqs à l'âne - plus tard à ses Méditations religieuses (6). On a dissimulé son
œuvre sous un fatras de bons mots, d'histoires drôles, on n'a point gravi ces durs chemins de montagne qui menaient directement à la source à ce grand cœur d'enfant immanquablement pur.

Connaissez-vous cette admirable « Chanson de mendiant »

« Quand le bœuf, le vigoureux sera mort,
les corroyeurs iront autour du corps
Quand le chat roux ira dans le trou,
Les chattes resteront à pleurer autour.
Quand le cochon va mourir,
Les tripes iront aux poêles à frire ;
Le pigeon au bout du fusil,
Préparez-le moi en salmis.
Quand le lièvre est en lacet,
Préparez terrine et civet.
Mais moi, pauvre Yannick mendiant,
Qu'est-ce qu'on fera de moi après l'enterrement ?
Personne derrière, personne devant,
Il n'y a que Jésus-Christ qui pensera à moi
Avec ses Deux Yeux sur Sa Croix. »

« La main à plume vaut la main à charrue » écrivait Rimbaud. Cendrars sacrifie sa dextre royale sur l'autel des héros, l'aventure tout court répond à l'aventure poétique.

La réédition de ses « Poésies complètes » (7), par Denoël, trop tôt épuisée, n'a pas permis au public de prendre pied sur cette beauté abrupte.

La Chasse au Tigre, le Bois de la Vache, Hollywood (8), Galmot (9), Moravagine (10), Brin golf (11) ont fait passer au second plan les
Pâques à New-York (12) et La Petite Jeanne (13) de France. Nous connaissons toutes les Histoires vraies (14) de Cendrars mais, de cette vie dangereuse dont il fit magnifiquement l'éloge et qui le mena aux avant-postes les plus périlleux de l'avant-garde poétique, que savons-nous ?

« Du fond de mon cœur des larmes me viennent
Si je pense, Amour, à ma maîtresse ;
Elle n'est qu'une enfant que je trouvai ainsi
Pâle immaculée, au fond d'un bordel. »

Il importe de se pencher à nouveau sur ces poètes, d'avoir en main toutes les pièces, de les interroger directement. A ces fauteurs d'Amour doit répondre un plus grand amour.

Décembre 1948

(1) Guillaume Apollinaire fut blessé au front en 1916, à Berry-au-Bac.
(2) L'enterrement d'Apollinaire eut lieu le 11 novembre 1918.
(3) Mercure de France, 1918.
(4) Chez l'auteur, 1917.
(5) Gallimard, 1953 (préface de Julien Lanoë).
(6) Gallimard, 1947.
(7) Denoël, 1944.
(8) Grasset, 1936.
(9) Grasset, 1930.
(10) Grasset, 1926.
(11) Au Sans Pareil, 1930.
(12) Ed. des Hommes nouveaux, 1912.
(13) Ed. des Hommes nouveaux, 1913.
(14) Grasset, 1937.

 


 

 

 

 

 

L'œuvre de Max Jacob

 

Max Jacob débuta dans les Lettres en 1904 par un ouvrage intitulé « Le Roi Kaboul et le Marmiton Gauvin », paru chez Picard et Kahn. Les bons élèves de 1904 reçurent ce livre comme prix, parce que, à cette époque, les prix revenaient de droit aux enfants et non aux auteurs.

Pour être exact, c'est environ l'année 1900 que Max Jacob commença de signer quelques articles de critique parus dans le « Moniteur des Arts ». Ces articles n'ont jamais été réunis et c'est dommage. Il serait curieux de connaître l'opinion que se faisait alors sur la peinture et sur les peintres celui qui allait donner dans l'art du pastel puis de la gouache toute la mesure de son bizarre génie.

Max était né à Quimper, le 11 juillet 1876. Le père Jacob y tenait boutique d'antiquaire. Les marins à la retraite, les ci-devant à demi-ruinés passaient la porte, proposaient au bonhomme trésors et souvenirs contre des réalités plus immédiates sans doute, mais beaucoup moins nécessaires.

Maintenant que le martyre de Max Jacob a mis son nom dans toutes les mémoires, maintenant, comme dit Paul Claudel, de Verlaine, que
le « vieil homme à la côte est parti », peut-être est-il temps de s'interroger sur son œuvre et d'y chercher de nouvelles raisons de croire en la beauté éternelle.

« L'homme tout de même est si drôle avec sa jambe raide qu'il (Anatole France) l'a mis dans un roman. » Je cite toujours Claudel et ce poème que l'auteur des « Cinq Grandes Odes » fait figurer en tête de « Feuilles de Saints ».

André Salmon a mis lui aussi son ami Max dans un roman. Le roman s'appelle « La Négresse du Sacré-Cceur » et Max y traîne la jambe, avec cette bonne volonté des forçats qui donne à sa démarche quelque chose d'aérien.

Max Jacob est partout dans les souvenirs de Billy, de Carco, de Fernande Olivier, de Dorgelès, de Mac-Orlan, de Vlaminck. Robert Guiette a publié une vie de Max Jacob dans les fascicules de la N.R.F. voilà 15 ans. Ses jeunes amis lui ont consacré d'admirables livres : « Le Dernier Visage de Max Jacob », par Béalu (1), « Max Jacob, l'homme qui faisait penser à Dieu » de jean Rousselot (2), « Dernière Rencontre avec Max Jacob » de Bélaval (3) ; Louis Emié annonce un « Dialogue avec Max Jacob ». Suffit, n'est-ce pas ! De Quimper au Bateau-Lavoir, de la rue Ravignan à Saint-Benoît en passant par Lariboisière et l'hôtel Nollet, Max fringant, Max à genoux, Max penché sur la table, et toujours l'échelle de Jacob.

De 1909 à 1912, Max Jacob publia chez Kahnweiler la « série » des « Matorel » que devait rééditer la N.R.F. en 1936. Et tout de suite cette trilogie fut une révélation.

Que s'était-il passé ? Entre le « Roi Kaboul » (4) et « Matorel » (5) il y avait eu Dieu, le 22 septembre 1909, en fin d'après-midi, Dieu sur le mur de la chambre rue Ravignan. Cette apparition figure désormais dans  « La Défense de Tartuffe » (6), extases, remords, visions, prières, poèmes, méditations d'un juif converti, ouvrage paru en 1919, donc dix ans plus tard.

« Je suis revenu de la Bibliothèque Nationale; j’ai déposé ma serviette ; j’ai cherché mes pantoufles et quand j’ai relevé la tête, il y avait quelqu'un sur le mur, il y avait quelqu'un ! Il y avait quelqu'un sur la tapisserie rouge. Ma chair est tombée par terre ! J'ai été déshabillé par la foudre ! Oh ! impérissable seconde ! Oh ! vérité ! vérité ! vérité ! larmes de la vérité ! joie de la vérité ! inoubliable vérité. Le Corps Céleste est sur le mur de la pauvre chambre ! »

Mais pas seulement Dieu ! Max Jacob a beaucoup lu durant ces dernières années : « Fantômas », qu'il considère, à la grande joie d'Apollinaire, comme le chef-d’œuvre du XXe siècle, et surtout Dante et Shakespeare, Voltaire et Jean Jacques Rousseau – l’admirable Jean-Jacques des « Confessions » - Chénier, Châteaubriand, les grands romantiques et les petits, les symbolistes et Jean-Arthur le Voyant.

Il annote ses lectures : Mallarmé, ce « guindé obscur » ; Rimbaud « qui ne conduit qu'au désordre et à l'exaspération » ; et j'extrais d'une correspondance personnelle cette exécution sommaire des deux maîtres de la langue française : « Racine, ce séminariste qui aurait appris à écrire », « Baudelaire, ce vicieux protestant littérateur ». Sans doute faut-il faire la part de l'outrance et du paradoxe dans ces jugements que Max se plaisait à répéter avec le sourire en coin. Mais qu’importe ! Matorel, qui n'est pas encore Matorel, un Matorel sans le savoir, en somme, étudie. Comme son cher Apollinaire, à la fin, il est las de ce monde ancien. Les anthologies sont farcies de tous ces grands poèmes qui sentent « l'ail de basse-cuisine ». Rien de moins anthologique que ce petit homme, au cheveu rare déjà, au visage mouvant comme les sables qui, après avoir été lauréat du Concours Général (section philosophie), élève à l'école Coloniale, professeur de piano, sut devenir, comme ça, balayeur à Paris - France.

Aux grands mots, les grands remèdes !
Il y a autre chose dans « Saint-Matorel » qu'une volonté mystificatrice. On a traité l'auteur d' « Alcools » (7), également de mystificateur. C'est facile !
« Quand l'élève ne comprend pas, donne-t-on tort au livre ou au professeur ? Pourquoi le public n'a-t-il jamais le tort de ne pas comprendre ? » écrit Pierre Reverdy dans « Self-Défense » (8), et c'est un aphorisme que se plaît à citer Max. Oui, pourquoi.

Loin de vouloir se jouer de son lecteur, Max Jacob, dans les « Œuvres Mystiques et Burlesques de Frère Matorel », s'attache, non point tant à parodier qu'à démonter les ressorts du « bel art ». Matorel, premier état de Max Jacob, découvrant la Littérature, met à jour l'élément grotesque des écoles, s'attache à qualifier le principe, dressant le « contre » contre le « pour », afin sans doute d'avoir quelque raison plus tard de se méfier de l'intelligence, de l'art et du contact.

Il est dommage que certains esprits avertis, et non des moindres, aient jugé Max sur des pirouettes et des grimaces destinées uniquement à dissimuler cette peur bleue, cette immense frousse de choir qui est le lot des clowns équilibristes. C'est Paul Petit, l'admirable traducteur de Kierkegaard qui, préfaçant les « Morceaux Choisis » (9) de Max Jacob, cite cette pantomime sublime du clown devant la glace dans le film des Marx Brothers intitulé « La Soupe aux Canards » Quelle émotion quand on s'aperçoit à la fin (par des détails) que ce n'est pas une glace, que l'image qu'on voit de l'autre côté du cadre est celle d'un autre, d'un sosie (qui tient son chapeau derrière le dos) !

Max Jacob se mire dans la glace à trois faces (classicisme, romantisme, symbolisme) du Frère Matorel ; il s'accuse de fautes qu'il n'a point commises, afin d'avoir quelque chose à dire à confesse, le public considérant comme un péché mortel celui de non-Littérature.

Qu'on fasse donc de la littérature à rebours, ne serait-ce que pour s'en dégoûter soi-même. Le ridicule tue. L'ironie est une arme à double tranchant difficile à manier, arme prohibée à tenir entre chair et plaie.

« Les chants vraiment nationaux » qui figurent en tête des « Pièces Burlesques » (10) ne nous permettent pas encore de deviner en Matorel ce singulier personnage qui devait porter la machine infernale sous le vieux break du passé. La parodie est encore trop proche de la vérité. Moquer Botrel ou Déroulède est à la portée de n'importe quel élève de rhétorique, mais parodier toute une école, dresser un « A la manière de » avant la lettre de toute une école et cela sans qu'on puisse désigner du doigt tel ou tel maître, c’est autrement fortiche, aurait dit Max. C'est ce qu'il fit :

« Rebec d'Altesse ! oh ! les déclins d'Armorial
Chétif, il grince. Art mort !
La nacre à plein verre, verse l'aile
Sur la tige ! écoute le grêle dièze !
Lui que n'enivrent point les sites d'atonie
Susceptible, guillotine le rythme, il nie
Le génie !
Litige ! par le sceptre métis ! l'écrit y sert.
Oh ! Music ! music ! qu'y faire »

Matorel devait parodier à l'avance tous ses imitateurs. Cela nous vaut ce courageux poème (il faudrait consacrer un livre entier au courage de Max) intitulé

« Avenue du Maine

Avenue du Maine
Les manèges déménagent.
Manèges, ménageries, où ?... et pour quels voyages ?
Moi qui suis en ménage
Depuis... ah ! y a bel âge !
De vous goûter, manèges
Je n'ai plus... que n'ai-je ?
L'âge
Les manèges déménagent.
Ménager manager
De l'avenue du Maine
Qui ton manège mène
Pour mener ton ménage !
Ménage ton manège
Manège ton manège
Manège ton ménage
Mets des ménagements
Au déménagement.
Les manèges déménagent
Ah ! vers quels mirages ?
Dites pour quels voyages
Les manèges déménagent. »

Croyez-moi ! ce poème est bien autre chose qu'un exercice. Je sais ! Max prenait les mots comme des objets et les présentait successivement sous toutes leurs formes. Calembour ! Coq-à-l’âne ! écholalie ! contrepèterie ! Dites toujours ! Il y a là un homme sans défense qui se cherche des armes, qui se les forge lui-même au feu du ridicule, afin d'en faire peut-être cette épée de Saint-Georges qui terrassera le dragon.

En 1917, Matorel, Saint-Matorel, redevenu Max Jacob, et pour toujours, renversa sur le marbre d'un petit imprimeur de province tout le contenu d'un « Cornet à Dés » (11).

Ce « Cornet à Dés » se présentait avec sa préface qui est au poème en prose ce que la « Préface de Cromwell » est au drame romantique.
Max Jacob y écrit notamment :
« Pourquoi vouloir donner du style en littérature une autre définition que celle qu'il a dans les différents arts ? Le style est la volonté de s'extérioriser par des moyens choisis. »

Les poèmes en prose de Max Jacob sont un monde, dans le sens où le jeune homme dégourdi s'exclame : « Ah ! C'est un monde ! » On a dit « C'est un genre ! » Non ! C'est un monde, fermé, mais du dedans, excessivement logique dans l'absurde, plus vrai que le réel, plus réel que le vrai, sans doute :
« En descendant la rue de Rennes, je mordais dans mon pain avec tant d'émotion qu'il me semble que c'était mon cœur que je déchirais. »
« Au pied du lit, l'armoire à glace, c'est la guillotine, on y voit nos deux têtes pécheresses. »

Par sa façon de présenter le mot, exactement comme un dé, sur toutes ses faces et dans son volume (chose bien nouvelle alors), Max Jacob, ainsi que le fait très justement remarquer Carco, se rattachait au Cubisme. Mais il y a aussi, dans le « Cornet à Dés » tout un côté Jules Renard du
« Journal », l'humilité en plus. Même volonté de détruire ou tout au moins de réduire l'émotion par l'ironie.

« Il y a un plaisir physique, écrivait en 1928 Jean Cassou, à manier un petit livre tel que le « Cornet à Dés », comme on caresserait la crosse d'un revolver. »

C'est dans la préface à ce livre, dans « l'Art Poétique » (12), dans ses « Conseils à un jeune Poète » (13), ouvrage posthume, et surtout dans les lettres qu'il adressait à ses jeunes amis, qu'il faut chercher le secret de cette prestigieuse réussite. Voilà ce que Max Jacob écrivait en 1939 : « Tout ce qui est constatation, description est antipoétique, fut-ce une description lyrique, épique, apolyptique. Pour avoir méconnu cette vérité les 90 % des modernes sont caducs. Le langage du poème est le langage ému de la mère à l'enfant, etc... Le reste est prose. »

Et encore :
« Oui ! Mille fois oui ! la poésie est un cri mais c'est un cri habillé (! ). Celui de mes poèmes qui a eu le plus de succès est la « Ballade de la Visite Nocturne ». Pourquoi ? Parce que le sentiment qui l'anime est un sentiment qui a été énormément sincère.
Parce que j’avais prévu longuement la forme que je donnerais à ce sentiment. »

Qu'il s'agisse des « Visions infernales » (14), des « Pénitents en Maillots Roses » (15), de « Fonds de l'Eau » (16), de « Rivage » (17), du
« Laboratoire Central » (18) ou bien encore des « Ballades » (19) parues juste à la veille de cette guerre, des « Derniers Poèmes en vers et en prose » (20). Max Jacob a su dépayser la poésie, la situer dans un nouveau climat essentiellement démoniaque - c'est-à-dire angélique. Il a su comme il l'a dit lui-même « s'extérioriser par des moyens choisis », faire de la poésie, non plus une réalité composite de l'Art, mais, en véritable démiurge, un rêve inventé.

J'insisterai sur ces poèmes que Max Jacob signa du pseudonyme de Morven le Gaélique parce que, en dehors du « plaisir physique » dont parle Cassou, il y a dans ces Chants Bretons un caractère éminemment poignant, fatal, unanimement ressenti par tous ceux qui vitupèrent volontiers le beau vers, aimant la poésie pour ce qu'elle donne, d'émotion et de joie supraterrestre.

Maintenant que les dés sont tombés sur la table, changeant la face de la poésie, peut-être est-il donné au poète, comme à un Jérôme Bosch ou mieux comme à un Douanier Rousseau, de témoigner d'un attachement indélébile aux grandes figures menacées. Dans ces poèmes, Max Jacob a su retrouver l'innocence et la gaucherie non étudiée des habitants de ce pays d'Ouest, traducteurs de mythes, voyants maladroits, enfants perdus sur cette lande où Saint-Pol-Roux, un autre poète, fut lui aussi assassiné. Les poèmes de Morven le Gaélique s'expliquent, en partie, par la naissance de Max dans une Bretagne tout embuée de légendes avec ses traditions, ses mythes, son vieux fond d'anarchie et de saintes croyances. La Bretagne invente ses rêves et dans la boutique du père Jacob, l'antiquaire, les génies de Brocéliande et de Carnac font d'étranges sarabandes.

Qu'il s'agisse de Marie la petite bergère ou bien de Marie Kerloch ou encore de la Seule Marie, Morven Jacob ne peut plus se tromper. Bien loin, l'homme en habit qui établissait des horoscopes dans la « Négresse du Sacré-Cœur » (21) de Salmon. Il a revu Quimper où sont nés ses premiers quinze ans, il a longtemps médité sur ces visages au ciseau qui ornent les colonnes de la basilique romane de Saint-Benoît-sur-Loire. Il a déposé son cœur au pied de l'autel comme on dépose un bilan sans souci des faillites et des applaudissements des banques (Banques littéraires, s'entend).

« La Petite Servante

Préservez-nous du feu et du tonnerre
Le tonnerre court comme un oiseau,
Si c'est le Seigneur qui le conduit
Bénis soient les dégâts.
Si c'est le Diable qui le conduit
Faites-le partir au trot d'ici.
Préservez-nous des dartres et des boutons
de la peste et de la lèpre
Si c'est pour ma pénitence que vous l'envoyez,
Seigneur, laissez-la moi merci.
Si c'est le Diable qui le conduit
Faites-le partir au trot d'ici.
Goitre, goitre, sors de ton sac
Sors de mon cou et de ma tête !
Feu de Saint-Elme, danse de Saint-Guy,
Si c'est le Diable qui vous conduit
Mon Dieu faites-le sortir d'ici.
Faites que je grandisse vite
Et donnez-moi un bon mari
qui ne soit pas trop ivrogne
et qui ne me batte pas tous les soirs. »

Je ne sais rien qui m'émeuve davantage que ces chansons maladroites qui font songer à des assiettes en grosse terre où la beauté mange sa soupe.

Max Jacob ne perdait jamais de vue la poésie ; il était, comme on l'a dit très justement, un Inventeur de Poésie. Ses recherches se font jour jusque dans ses « Méditations Religieuses » (22), dont quelques-unes viennent d'être révélées au public avec une remarquable préface de l'Abbé Morel, le commentateur de Rouault et de Picasso.

Dans la méditation intitulée « Nos Péchés » (pages 39 et suivantes), je transcris, en découpant, en vers, le texte :
« ...Défrichez ô mon Dieu les landes de mon âme
J'écoute dans moi-même la clameur des péchés...
... Déballez ! mélangez le tout à la paresse la paresse d'esprit, la pire des langueurs... »

Méditation « La Mort » (page 44)
« Le concombre regarde la vie,
Le concombre se regarde mort
par rapport à Dieu qui le lie
par rapport à Dieu qui l'en sort... »

Enfin, j'extrais d'un volumineux dossier de Méditations que mon admirable ami m'adressa, cette « Reconnaissance à Dieu », inédite :
« Toi, raie ! Tracé particulier sur le grand plan divin ! regarde-toi ! regarde ta personnelle bague ! Qu'a-t-il fait de toi, le Dieu, que n'a-t-il pas fait pour toi ?
T'a-t-il calfeutré dans une difformité ? une cécité ? une anémie ?
T'a-t-il fait naître chez les nègres, les esquimaux ou dans une ferme de montagnards courbés ou dans la misérable banlieue d'ivrognes bourreaux d'enfants ?
Non, non ! J'en témoigne : je me revois au foyer euphorique de parents appliqués, enfant fouilleur de livres, dans un écrin de douceurs, mangeant des poires mûres et jouant du piano
Plus tard
Les arts
lézard
et d'un milieu à l'autre zigzaguant, de palanquins en palanquins
le filleul des génies et non des pédagogues
chez les savants, les peintres et chez les astrologues
apprenant malgré soi, et jamais orphelin
Juste assez de misère pour apprendre la faim
la décente pitié préparant un chrétien
Et me mener à Votre Seuil, le Méridien !
Un jour, l'Ange du Mur ! C'était donc pour cela
Qu'il était tant monté, le cancre, cancrelas !
Maintenant me voici un discret paroissien
Ah ! non certes non pas tel que Vous le voulûtes
Mais, c'est égal, ayant accompli le volute
Je suis une bâtisse de vous et non de moi
Je reconnais Vos Mains à chacun de mes bois
et quand je viens vers vous, reconnais Votre Voix. »

Est-ce que cela n'est pas du plus pur Max Jacob ? Le temps est bien fini où l'on pouvait taxer Max d'irrespect. Comme l'écrit Saint-Pol-Roux dans sa « Complainte de Morven le Gaélique » datée de mars 1928 : « En vérité, je vous dis, diable de braise de jadis est ange frais au paradis... »

Lorsqu'on aura dit la poésie de Max Jacob, sa cocasserie, son primesaut, sa fantaisie, puis tour à tour sa grâce, sa tendresse et aussi sa tristesse profonde, lorsqu'on aura présenté l'auteur du « Cornet à Dés » comme un précurseur, au même titre qu'Apollinaire, Cendrars et Reverdy, promoteur du cubisme avec Picasso, chef d'école avec le Druidisme, parrain d'œuvres aussi différentes que celles du Cocteau des « Poésies », de Radiguet, de Georges Gabory, il restera encore à étudier l'œuvre en prose de ce prodigieux petit homme.

Dans de nombreux articles parus depuis quelque quarante ans, on a insisté sur le côté Jarry de l'œuvre de Filibuth. Certes, celui-ci n'est point négligeable (Jarry, Kafka et Poë, ces trois astres noirs, brillèrent un temps au-dessus de la rue Ravignan), pas davantage que l'influence de  « Bouvard et Pécuchet » sur des ouvrages tels que « Le Cabinet noir » (23) et « Cinématoma » (24). Max connaissait tout le monde : les princes, les jockeys, les concierges, les figurants au théâtre de Nantes, les petites bonnes dégourdies de Quimper, les sénateurs, les collégiens, les lordsmaires, les déménageurs. Il les connaissait, non pas de l'extérieur, mais du dedans, et davantage par sympathie que par effraction.

En janvier 1941, j'eus pour la première fois entre les mains quelques ouvrages en prose de Max Jacob. Je les lus en trois nuits et écrivit aussitôt à mon ami ; il me répondit le 28 :
« A propos de La Bruyère et du Cinématoma, sache que j’ai commencé en prose par faire du La Bruyère. Or tu es la seule personne qui ait compris que le Cinématoma et le Cabinet Noir sont uniquement des études de caractères qui se tracent eux-mêmes par les mots qu'ils emploient. Uniquement. »

L'auteur des « Caractères » écrivait dans la préface à son ouvrage paru en 1688 avec la mention « traduit du grec » : « Je rends au public ce qu'il m'a prêté. »
Max Jacob est notre La Bruyère. Il rend à Mme Gagelin ce qui appartient à Mme Gagelin, au député Ballan-Goujart ce qui appartient à Ballan-Goujart.
Si la poésie de Filibuth l'apparente aux burlesques, au Sieur d'Assoucy notamment, il témoigne également dans ses portraits d'une ironie souvent cruelle.

C'est que Max Jacob ne s'intéressait qu'aux sentiments humains, aux tics de la face, aux gestes non équivoques, risibles sans doute, mais tellement pleins de vérité sous le masque.

Ce moraliste présenta ses portraits sous forme de lettres. A la poésie, rêve inventé, répond le « Cabinet Noir », lettres inventées. Inventées ? Oui ! Mais vraies, terriblement plus vraies que les vraies lettres, avec cette ironie si proche des larmes. Voici, extraite du « Cabinet Noir », en sa partie la plus émouvante, la « Lettre d'une jeune ouvrière au fils de son patron »

« Monsieur Fernand,
Ma tante Jeanne dit que le chagrin fait réfléchir et alors c'est un fait certain que je réfléchis beaucoup en ce moment car j'en ai gros sur le cœur de chagrin, Monsieur Fernand...
Ah ! Monsieur Fernand, j’ ai été trop heureuse le soir de l'avenue Philippe-Auguste et ma tante Jeanne dit que ça n'arrive qu'une fois dans la vie et qu'il faut se rendre compte des choses. C'est triste, je vous assure, Monsieur Fernand ! J'ai mis la photo de Saint-Cloud sur la cheminée de ma chambre,j’ai mis un cadre en bois qui m'a coûté deux francs-cinq aux Galeries Gambetta. Ah ! Cher Saint-Cloud !... »

Dans cette œuvre, il y a beaucoup de cris comme cela : « Ah ! Cher Saint-Cloud ! »
« Le fait est, m'écrivait encore Max Jacob (11 février 1941) que j'étais et que je suis dans la mère Gagelin et il est bien possible qu'elle soit extériorisée, plusieurs en parlent comme d'une dame existante. »
N'est-ce pas à cette Veuve Gagelin que Max devait finalement demander asile en son immeuble rose de Saint-Benoît. Les esprits qu'on évoque se vengent et prennent chair.

Dans ces « Lettres avec commentaires », Max Jacob a su, comme l'a écrit Jean Cassou, donner « une situation à ses créatures ».

Quand il s'agit de situation, on peut se fier à l'auteur du « Roi de Boétie » (26). N'est-ce pas lui qui écrivait, dès 1916, dans la préface du « Cornet à Dés » :
« Tout ce qui existe est situé. Tout ce qui est au-dessus de la matière est situé ; la matière elle-même est située. Deux œuvres sont inégalement situées soit par l'esprit des auteurs, soit par leurs artifices, Raphaël est au-dessus d'Ingres, Vigny au-dessus de Musset, Madame X... est au-dessus de sa cousine, le diamant est au-dessus du quartz. »

Max Jacob situe diaboliquement ses personnages. Il a le style huissier, le style avocat, le style professeur, journaliste, mareyeur, concierge, recalé au baccalauréat, petite bonne à gages.
« Mes romans n'ont ni rang ni ronds et je n'ai pas de caractère... »
Mais ses personnages en ont pour lui. D'ailleurs ses livres, qu'il s'agisse du « Cabinet Noir », de « l'Homme de Chair et l'Homme Reflet » (27), de « Filibuth ou la Montre en Or » (28), ne sont pas des romans.

Ni romancier, ni essayiste, mais psychologue.
« Faire un roman, écrit-il dans son « Art Poétique » c'est un métier comme celui de faire des chansons : on n'est pas forcément un artiste parce qu'on fait des romans. Etonnons-nous maintenant qu'il y ait si peu de psychologie dans les romans, si peu de style et des Caractères si vraisemblables, je veux dire si faux. La psychologie, le style, la vérité des caractères, c'est de l'art, le roman c'est autre chose... »

« Bourgeois de France et d'ailleurs », c'est en effet autre chose ! Restif c'est autre chose que le roman !
L'œuvre en prose de Max Jacob ne sera complète que lorsqu'on aura publié sa correspondance.

A une enquête des « Nouvelles Littéraires » intitulée « La Correspondance est-elle pour vous un genre littéraire » ? Max Jacob répondait, voici
dix ans :
« Les lettres sont des œuvres d'art en liberté (le plus bel art). Une lettre, c'est comme son écriture. L'écriture révèle le scripteur : les poètes écrivent des lettres de poètes, le génie, une lettre de génie. Je reçois des lettres très intelligentes et même des lettres de penseurs..., il y aura toujours de l'esprit en France et ailleurs. Mais le genre épistolaire ? Il me semble que personne n'y songe plus. Plutôt la lettre sublime que la « belle lettre »... au moins parmi mes correspondants (ce ne sont pas ceux de l'Institut). » Cette Madame de Sévigné - toujours le Grand Siècle - en pantalon de velours et gros sabots, écrivait à l'envers des propos qui auraient fait la fortune des gazettes, d'une sagesse suffisante à la gloire d’un homme.

La gouache qui craquelait, le dernier mot du boucher Poulain, la sueur au camp de Compiègne, la salamandre qui fumait, les visiteurs, le charron, la basilique, Quimper, Montargis, Roger Toulouse, encore la peinture, Châteauneuf-sur-Loire, il y avait tout cela dans les lettres de Max, avec
quelques-uns de ces conseils à un jeune poète qui faisaient la richesse de ses correspondants.

Max Jacob, est-il besoin d'insister, était tout entier dans ses lettres, avec ses angoisses, ses joies d'enfant, ses souvenirs, ses regrets, et toujours son amour de Dieu. (Embrassons-nous en N.S.J.C. !)

Parfois, dans, l'enveloppe, se glissait une méditation (encore un quart d’heure !) qui nous faisait pénétrer davantage dans l'intimité, je veux dire dans l'anxiété du poète. De ces lettres, j'en citerai une seule que mon admirable ami m'adressa le 16 juillet 1940. C'était après l'arrivée des Allemands ; je me trouvais alors dans le pays de Francis Jammes, en zone libre :

« J'ai passé des nuits et des jours capables de rendre fou, des nuits de bombardement où entre temps les autos sans essence s'arrêtaient : elles contenaient des mères qui avaient perdu leurs enfants, des familles riches qui n'avaient pas mangé depuis des jours, immobilisées sur la route, des suicidés qui s'étaient manqués... Je recommence à redessiner mais j’ai une espèce de sourire qu'on prendra longtemps pour un sourire aimable et qui est le sourire de la folie. Les vieux meurent prématurément mais je ne suis pas vieux, je suis mort.

J'essaye exprès de lire des vers et j'éclate de rire. Est-ce possible que nous ayons cru à ce sanscrit, cet hébreu ? Mais - les gens meurent, comprends-tu que les gens meurent encore dans les hôpitaux. Je n'écrirai plus ni vers ni prose ni dessin ni peinture. Faites votre vie s'il y a encore des amateurs de cela. Moi c'est bien fini, ah ! cette fois, c'est bien fini... Pour moi le rideau est baissé. Je t'aime et j’aime mes amis mais si tu entendais la musique militaire allemande jouer des valses avec la grosse caisse sous tes fenêtres et les officiers à califourchon sur les fenêtres applaudir bruyamment, tu comprendrais qu'il s'est passé quelque chose capable de briser une vie et même une cervelle. »

Et cette lettre, cette lettre où figurait au dos de l'enveloppe le cachet de la censure, contenait ce post-scriptum :
« Prie pour moi afin que je comprenne - que je comprenne, que je comprenne ce qui se passe. Voilà combien d'années qu'on ment ? »

Cette étude, si mince soit-elle serait incomplète si nous n'abordions l'œuvre du peintre.
Est-il nécessaire de le préciser, la peinture ne fut jamais pour l'auteur des « Visions Infernales » (29) un violon d'Ingres (un cochon d'Inde, disait un brave homme peu familier avec nos métaphores, et qui aurait fait la joie de Max).
Tout jeune, à Quimper, sous l'influence de son camarade Bolloré qui devait se jeter dans la Vilaine, en 1895, Max Jacob se mit à dessiner, à peindre.

André Salmon, qui a laissé dans ses « Propos d'Atelier » une relation de ses visites à l'atelier du Frère Matorel, se souvient d'avoir admiré la première aquarelle du poète en 1904. Dès 1906, Max Jacob, qui fréquente le Trianon-Lyrique et les écuries du cirque Médrano, donne sa première impression de théâtre.

Le Monde du cirque devait, en effet, retenir longtemps son attention.
Le 16 octobre 1937, Max Jacob m'écrivait :
« La compréhension m'est venue en voyant à la voûte du cirque Bostock un Hindou suspendu par les dents et qui, ainsi, parvenait à l'horizontalité parfaite du corps. »

A cette époque, Max travaille à la lueur d'une grosse lampe à pétrole ; il utilise, pour ses fonds, le café qui bout sur le poêle, auquel il ajoute parfois de la cendre de cigare. Trop pauvre pour se munir de gouache, il trempe ses pastels dans l'eau et les écrase du pouce sur le papier. Les amateurs, éclairés par les amis-peintres du poète, emportent des scènes de théâtre, des croquis de paysans, des paysages de Bretagne, des esquisses de chevaux, cartons auxquels il font semblant de croire.

Le poète illustre lui-même ses ouvrages : des gouaches pour les Chants Bretons de la « Côte » (30) (1911), des croquis pour le « Dos d'Arlequin » (31) (1921). En 1928, 40 dessins paraissent aux « Quatre chemins » intitulés « Visions des Souffrances et de la Mort de Jésus fils de Dieu ».
Depuis sa seconde installation à Saint-Benoît et singulièrement depuis 1939, date où le poète fit la connaissance du jeune peintre Roger Toulouse, Max Jacob consacra la majeure partie de ses journées à l'art de la gouache.
A la base de cet art, il y a la patience, le travail, la discrétion, l'amour du beau et un miracle d'intuition poétique qui rattache les tentatives de Max Jacob aux réussites d'un Breughel. Nulle peinture n'est moins littéraire que la sienne et c'est, sans nul doute, un grand sacrifice de sa part.

Il n'est pas sans importance de noter que le poète, durant son chemin de croix quotidien, a le temps d'imprégner son esprit de toutes ces admirables sculptures qui ornent les chapiteaux de la basilique romane de Saint-Benoît : Sacrifice d'Abraham, la Chute originelle, Délices du Paradis terrestre, Adam et Eve chassés du Paradis, La Fuite en Egypte, La Tentation de Saint-Benoît.

Max Jacob se livre alors à des recherches géométriques, interprète le Nombre d'Or, dessine des coqs, des canards, des arbres à tête de cheval qu’il nomme centaures-verdure, des descentes de croix.

Dès 1922, dans son « Art Poétique » (32), Max Jacob écrivait : « Quelle erreur de croire que le dessin, c'est l'exactitude ! On entend par le dessin la volonté d'une forme ; plus la volonté est puissante et raisonnée, plus le dessin est beau. Et c'est tout : les meilleurs primitifs valent non par leur naïveté, comme on le répète, mais par un souci d'ensemble qui n'est que du dessin... »

Max Jacob est retourné à la plastique, à la forme, à la couleur pure, au sujet aussi, mais celui-ci n'est jamais anecdotique, ce n'est jamais une surcharge encombrante, en marge de l'Oeuvre. Max peintre est encore démiurge.

Aimons l'ami parfait qui fut à l'origine de tant de vocations, qui fit scandale alors que le scandale pouvait être considéré comme un des Beaux-Arts, mais admirons ce prestigieux artisan du Verbe qui n'avait pas trop de son génie et de ses mains sublimes pour s'exprimer.

1-6 avril 1949.

(1) Ed. P. Fanlac, 1946.
(2) Ed. R. Laffont, 1946.
(3) Ed. Charlot, 1946.
(4) Picard et Kahn, 1903.
(5) Kahnweiler, 1912.
(6) Société littéraire de France, 1919.
(7) Mercure de France, 1913.
(8) Imprimerie littéraire, 1919.
(9) N.R.F., 1937.
(10) Kahnweiler, 1912.
(11) Chez l'auteur, 1917.
(12) Emile-Paul, 1922.
(13) Gallimard, 1945.
(14) N.R.F., 1924.
(15) Kra, 1925.
(16) Toulouse, Ed. de l'Horloge, 1927.
(17) Les Cahiers libres, 1931.
(18) Au Sans Pareil, 1921.
(19) Ed. Debresse, 1938.
(20) Gallimard, 1945.
(21) N.R.F., 1920.
(22) N.R.F., 1947.
(23) N.R.F., 1922.
(24) A la Sirène, 1920.
(25) Société littéraire de France, 1922.
(26) N.R.F., 1921.
(27) Kra, 1924.
(28) N.R.F., 1922.
(29) N.R.F., 1924.
(30) Chez l'auteur, 1911.
(31) Kra, 1921.
(32) Emile-Paul, 1922.

 


 

 

 

 

 

Notes sur l'humour en poésie

 

En 1919, Jules Supervielle intitulait son premier livre : « Poèmes de l'Humour triste » (1). Ce titre admirable est un pléonasme. Si je ne conçois pas de tristesse sans humour - à moins qu'il ne s'agisse d'un Vigny, le plus actuel de nos modernes avec Essénine et Lorca - il m'est bien difficile de séparer l'humour d'un certain élément de tristesse, absolument pas élégiaque, et qui est celle du grand Chaplin lorsqu'il affronte les monstres usuels de la quotidienneté.

Nos étudiants, avec la gentillesse un peu niaise qui les caractérise, viennent de découvrir Prévert, ce Géraldy des années quarante ; attribuant volontiers à celui-ci le monopole de l'humour, ils ont l'excuse de manuels indigents d'où les noms de Corbière et de Jules Laforgue sont à jamais bannis.

Max Jacob aimait à conter à ses amis l'histoire d'une dame qui avisant sur la table du poète « Les Amours Jaunes » (2) se décidait enfin à réclamer l'ouvrage. Le lendemain, la dame revenait, rapportant le livre
« Décidément, Monsieur Jacob, je n'aime pas la poésie. » Et Max ajoutait : « Que pensait-elle trouver là-dedans ?... » Certainement pas ce que nous y cherchons en ces soirs de détresse humaine où un poème tel que « Le Bossu Bitor » réhabilite singulièrement l'esprit :

« - C'est gréé comme il faut : satin rose et dentelles.
Ils ne trouvent jamais la mariée assez belle...
- Du velours pour frotter à cru leur cuir tanné !
Et du fard, pour torcher leur baiser boucané !...
A leurs ceintures d'or, faut ceinture dorée ! »

Laforgue est mort à vingt-sept ans, écœuré par le monde bourgeois, usant d’une métaphore à l'honneur dans le siècle on pourrait dire : assassiné par le monde bourgeois. Rien n'est plus vrai ! Qu'il s'agisse des  « Complaintes » (3) ou de « L'Imitation de Notre-Dame de la Lune » (4), Laforgue dresse ses vers comme une potence et dans le Montfaucon des Lettres, gigote, balancé par le rythme, au bord du gouffre

« Un couchant des Cosmogonies !
Ah ! que la Vie est quotidienne...
Et, du plus vrai qu'on se souvienne,
Comme on fut piètre et sans génie...
On voudrait saigner le Silence,
Secouer l'exil des causeries... »

Je ne dirai rien de Toulet, ni de Pellerin, ni de Carco. L'humour n'est pas la fantaisie. A celle-ci manque quelque chose d'éminemment diabolique et pour tout dire de charnel qui fait que toute poésie est vécue.

Je sais qu'il entre quelque équivoque dans ce terme et je ne ferai pas l’injure à des poètes que je respecte et que j'estime de croire que leur poésie ne fut point vécue. La mort de Toulet, celle de Pellerin, l'attitude compréhensive d'un Carco me dispensent d'éloges. Toutefois leur humour ne sert en rien que leur oeuvre, lui donnant cet attrait passager qui convient aux velléitaires.

Apollinaire pêchait l'humour au chiffon rouge dans les mares de 89. Il en a fait une révolution spectaculaire qu'il serait vain de mésestimer. La Bastille enfoncée, il a érigé à sa place un obélisque de lumière, dressé comme une virilité :

« D'autres liens plus ténus
Blancs rayons de lumière
Cordes et concorde... »

L'humour d'Apollinaire sentait les Halles et la cuisine du père Vernin. Gros plutôt que grotesque disait Filibuth, avec ce je ne sais quoi de François Ier sous la tunique bleu horizon. Et Guillaume allait se casser la tête contre le rébus de Berry-au-Bac (5). Humour noir, peut-être !

Les jeunes poètes d'aujourd'hui, pour la plupart nourris de Bergson, de Marx, ou de Kierkeaard manquent singulièrement d'humour. Le ton de leurs lettres est celui de leur poésie, doctrinal ou évangélique mais toujours persuadé je veux dire par là que la poésie ou ce qu'ils nomment telle n'est plus pour eux qu'un moyen choisi d'affirmer sans ambages leur conviction.

Or l'humour est une forme du doute et je ne conçois guère de poésie sans doute, sans une interrogation constante qui se traduit aussi bien dans un poème de Villon que dans un texte de Nerval ou de Max Jacob, plaidoirie absurde peut être mais tellement plus humaine que ce verdict dérisoire prononcé au sortir du collège par des jeunes gens en mal de Saint-Germain-des-Prés.
« L'Anthologie de l'Humour Noir (6) » qu'André Breton dresse comme un phare au-dessus de la lande desséchée du surréalisme aurait pu, en son temps, désigner à certains le chemin de la mer. Mais ceux-là qui la lurent se contentèrent d'admirer en Byzantins des Lettres les réussites fragmentaires de leurs aînés. Satisfaits d'avoir compris, ils ne poussèrent pas plus loin leur interrogation.

Celui qui comprend tout de suite n'est pas loin d'être un âne !

Bien entendu, j'aurai tout à fait l'air d'un Huron si je parle à ces Messieurs de Francis Jammes déjà fort malmené de son vivant. Sans me dissimuler ce qu'il y a d'irritant dans certaines parties de son œuvre, cette gentillesse dévote, ce romantisme de charmilles et de chasses d'automne, cet exotisme un peu Planteur de Caïffa, il n'en reste pas moins que nous avons en l'auteur du « Deuil des Primevères » (7) un des maîtres de l'humour et certes moins faisandé que son goupil de contemporain Jules Renard.

Lorsque Francis Jammes écrit
« Il vint à l'étude avec une petite veste.
Il était notaire dans une campagne lointaine…
Il était triste et gai et il s'était fait beau
pour la réunion et le dîner de tantôt…
Il souriait, avec des commissions sous le bras,
comme quelqu'un qui fera des actes, puis mourra…
Il mourra dans la poésie triste des chambres froides
et des planisphères aux murs froids. »

Lorsque Francis Jammes écrit cela, peut-être, en effet, n'est-il plus personne pour l'entendre en ce siècle de fer. Mais il y a dans ces distiques maladroits davantage qu'une gaucherie voulue, un sens de la détresse, à peine voilé d'humour et que je retrouve dans les premiers films de Chaplin alors que celui-ci brossait à grands coups de savates des fresques, sur le couchant du monde.

Je m'étonne qu'un jeune auteur n'ait point encore consacré un ouvrage à l'humour de Max Jacob. Ce n'est pas faute aux critiques d'en avoir parlé, confondant à plaisir le calembour, le coq-à-l’âne, la contrepèterie avec l'humour le plus naturel. Ce n'est pas dans l'ceuvre en vers de Saint-Matorel ni dans ce « Cornet à Dés », inépuisable Eldorado de poésie, qu'il faut chercher les traces de cet humour angéliquement (ou diaboliquement) humain qui caractérise Max Jacob. On connaît mal ces poèmes que le poète pénitent de Saint-Benoît signait du pseudonyme de Morven le Gaélique. Toute la force du folklore est dans l'humour, cet humour qui n'est rien d'autre que l'étonnement de la naïveté en face des problèmes de L Art :

« Je voudrais voir les jambes de mon mari
Au bout d'un tronc d'arbre
Je voudrais voir sa tête dans les branches d'arbre
au bout d'un lacet
Je voudrais voir les clous de ses sabots
entre les feuilles et l'herbe
Ah ! si j'étais la plus forte des deux
Je le hisserais par une poulie
au-dessus du grenier à farine... »

Et dire que l'humour est anglais !

Juillet 1949.

(1) A là Belle Edition, 1919.
(2) Gladys Frères éd., 1873.
(3) Léon Vanier, éd., 1885.
(4) Léon Vanier, éd., 1886.
(5) Lieu où fut blessé Apollinaire, en 1916.
(6) Ed. du Sagittaire, 1940.
(7) Mercure de France, 1901.

 


 

 

 

 

 

L'exemple de Dabit

 

« C'est par des jours d'été pareils qu'éclatent des guerres. Qu'on trouve le moyen de griser des foules, de leur faire brailler « A Berlin ». Rigolade, fantaisie, plaisanterie ; le réveil n'arrive qu'à l'automne. »

Le 21 août 1936, Eugène Dabit succombait à l'hôpital de Sébastopol au cours d'un voyage entrepris de concert avec ses amis Gide, Guilloux et Schiffrin. Il y a de cela 13 ans, 13 ans durant lesquels la folie meurtrière des hommes n'a cessé de promener sa torche aux quatre coins de la terre. Dabit allait avoir 38 ans ; il voulait vivre.

Apprenti serrurier dès sa sortie de la Communale, balayeur de wagons, garçon de salle dans un bistrot de la grande banlieue sud, engagé volontaire en 17, puis peintre durant de longues années, l'auteur d' « Hôtel du Nord » (1), harcelé sans cesse par le mal de vivre, devait, dans l'espace d'une dizaine de romans, nous laisser l'incomparable témoignage d'une âme toujours en éveil et tournée vers les misères de la condition humaine. Pour ma part, je ne sais rien de plus poignant que cette tentative d'appréhender à travers les dédales trompeurs et inquiétants de la quotidienneté, non plus les apparences de la Vérité, mais la vérité même.

Car, bien davantage encore qu'un témoin, Eugène Dabit doit demeurer pour nous un exemple. En face de ces intellectuels plus soucieux de leur art que de son utilité, Dabit s'est donné avec foi à la défense de l'homme ; il l'a compris dans ses tristesses, dans son effroi, dans ses colères, dans son amour aussi, c'est-à-dire dans son espoir ; il n'a pas créé des personnages de roman ni une démarche littéraire ; il s'est mêlé à la foule pour la saisir.

En cet été 1949, j'ai relu les pages de son « Journal Intime » (2) publié après sa mort. Ces notes qui s'échelonnent sur neuf années, de 1928 à 1936, sont tout entières dominées par la hantise de la guerre en même temps que par une volonté tenace de paix. Ce ne sont pas, Dabit le sait bien, l'eau calme ni le ciel bleu de Ciudadelà des Baléares, où il passe chaque année ses vacances, qui peuvent faire illusion. La guerre fait rage en Ethiopie, rôde comme un torchon brûlant dans les ruelles de la brûlante Espagne, couve déjà dans les entrepôts diplomatiques de la vieille Europe. J'extrais de son Journal quelques notes qui nous donnent la mesure de son angoisse et qu'il convient de méditer

« 16 janvier 1932 : Chez Guéhenno, je rencontre Guilloux, Chamson, Mondzain. Après des chants, la conversation tombe sur la guerre. 1932. 1935 ? Il me semble déjà qu'on suffoque. Traqués. Quelle monstruosité, quelle négation, quel crime. Bande de bandits ! Faillite de la science. Comment croire ? Vivre ? C'est avec cette angoisse d'une mort stupide que nous devons agir, aimer, créer...

19 novembre 1932: Qu'une guerre éclate ; si des bombes ne détruisent pas Paris à moitié, alors, sur ces boulevards, dans les cafés, apparaîtront les combinards, et les femmes ; tout le commerce reprendra comme aux beaux jours de 1918...

7 février 1934: Me désole et me fait désespérer des hommes, tout ce qui prêche la haine, la violence, le meurtre, la guerre. Au nom d'idées - qui n'en sont pas. La vie n'est, hélas ! que brutalités et cruautés ; et l'homme une bête féroce. Il pourrait ne pas l'être, - d'où mon désespoir ténèbres, il semble aujourd'hui s'enfoncer dans les ténèbres, en criant des mots qui restent des mots, vides de toute vie et de toute beauté !...

28 juin 1934 : Oh ! comme j'aurais vécu heureux sans cette pensée de la guerre ! Depuis 1920, elle me poursuit. N'y ai-je échappé, à la guerre, que pour y retomber... J'aurai eu ce poison dans le sang...

8 mai 1935 : Horreur, bassesse de tout un régime, d'une société hypocrite où se mêlent prêtres, financiers, industriels, généraux, qui trahissent les plus nobles idées, qui trafiquent. J'appelle de tous mes vœux la fin de ce monde. Elle viendra. Quand ? Ah ! qu'importe ! le résultat final ne fait aucun doute. Et c'est dans le sang et d'abominables horreurs que sombrera cette société - contre laquelle, vivant, je ne cesserai de lutter avec les armes que m'a données le destin... »

Aujourd'hui que nous sommes submergés par une marée sans cesse envahissante de pseudo ouvrages littéraires, que la grande presse, la radio, les actualités cinématographiques nous avilissent à plaisir, je demande qu'on fasse retour à l'œuvre hautement oxygénée de Dabit et qu'on y cherche des raisons valables de croire en la grandeur humaine.

6 septembre 1949.

(1) Denoël. 1929.
(2) Gallimard, 1939.

 


 

 

 

 

 

Saint-Pol-Roux-le-Magnifique

 

Homme :
C'est sur un fond de lande désolée, dans la promiscuité des oiseaux et des anges, adossé jour et nuit à l'écran sonore de la mer que nous apparaîtra désormais le personnage de Saint-Pol-Roux, entré vivant dans la Légende.
Femme :
Il naît à Saint-Henry, près de Marseille, un 15 janvier 1861, d'une famille d'industriels.
Homme :
Il a vingt ans quand il s'inscrit sans conviction à la Faculté de Droit de Paris, préférant promener la cape à l'espagnole du Magnificisme dont il laisse le bord traîner comme la robe d'or du jeune Alcibiade sur les trottoirs du Quartier Latin.
Homme :
Saint-Pol-Roux va se marier. Ses parents sont maintenant au courant de ses projets littéraires et lui fournissent des mensualités qui vont permettre au poète et aux siens une existence en apparence aisée.
Femme :
Mais Paris l'ennuie, Paris le fatigue, Paris l'inquiète, et cet homme qui refusera toujours de s'associer aux complots, qui toujours rejettera loin de lui toutes les compromissions, après un court séjour à Bruxelles, s'installe avec sa femme et ses deux enfants dans la légendaire forêt des Ardennes luxembourgeoises, en Wallonie.
Homme :
Ici, écrira-t-il, je parachève ma « Dame à la Faulx » (1) entre les coups d'archet du vent sur les futaies enveloppantes et le croassement des corbeaux... C'est une féerie constante ! Dans le bois de jeunes bouleaux, dont le tronc suggère une jambe de page, des lièvres assis et hauts comme des danois regardent le songeur aux longs cheveux qui passe...
Homme :
Un soir...
Femme :
Un soir de juillet 1898.
Homme :
Alors que le poète et sa famille ont regagné la capitale, Saint-Pol-Roux rencontre à Montmartre une Bretonne qui lui parle avec tant d'enthousiasme de sa province qu'il n'en faut pas plus au poète pour décider sur le champ son départ.
Homme :
A Camaret plus de chambre !
Femme :
La famille de Saint-Pol s'installe à Lanvemazal, hameau de Roscanvel. Il y naîtra bientôt une petite fille, Divine.
Homme :
On vit ici tel que dans un missel, avec au visage une gifle de sel quand le vent tourne les subtiles pages du village, on vit ici tel que dans un missel,  l'abri des ogres et des médiocres de la ville, entre la barbe de cuivre du blanc meunier de Ménézarvel et la barbe de givre du bleu batelier Manivel.
Homme :
C'est l'époque où, après avoir publié « Les Reposoirs de la Procession » (2), Saint-Pol-Roux remet au Mercure de France le manuscrit d' « Anciennetés » (3).
Femme :
Héritier de Rabelais et de Hugo, de Rimbaud et des Romantiques allemands, ce dernier romantique glissait dans ses poèmes, sous une apparente préciosité tant de métaphores hardies et flamboyantes, tant de mots subtils que ceux-ci devaient ouvrir des horizons nouveaux à toute une jeunesse.
Homme :
Je songe à la Magdeleine aux Parfums.
Femme :
Mon âme est maternelle ainsi qu'une patrie
Et je préfère au lys un pleur de sacripant.
Les regrets sont la clef bonne à ma bergerie,
Je fais une brebis du loup qui se repent.
Venez, tous les vaincus aux griffes du reptile
Le faible sans sourire et le pauvre sans fleur,
J'ouvre l'amène auberge de mon évangile
Aux vagabonds fourbus des routes de douleur.
Homme : 1903 !
Le poète dit adieu à la Chaumière de Divine et s'installe enfin à Camaret dans un manoir à huit tourelles qu'il a fait construire et qu'il ne quittera plus.
Femme : Adieux déchirants !
Homme : Adieu, naïves heures qui ne chanteront plus au clocher de l'église ! Adieu, tout cela qui nous fut familier ! adieu, bouquets traditionnels aux clous des poutres ! adieu landes brûlées qui nous préservaient du tonnerre ! adieu le gui, adieu le houx, adieu le mai, adieu greniers où tant de poèmes furent écrits ! adieu chambrette où naquit ma fille, chambrette où j'eusse tant aimé mourir à l'heure du destin !
Homme :
A Camaret continue cette vie toute simple faite de joies familiales, de la sympathie unanime des indigènes, de la fréquente présence des amis.
Femme :
Le 3 mars 1915, le fils aîné du poète, Coecilian, âgé de 23 ans, tombe à Vauquois, laissant ses parents inconsolables.
Femme :
Madame Amélie Saint-Pol-Roux, sa mère, le suivra bientôt dans la tombe.
Homme :
Les soucis matériels s'ajoutent à la douleur du Magnifique.
Homme :
Pour subsister, il écrit des romans populaires que signera Pierre Decourcelle.
Femme :
La barbe de lierre a blanchi donnant à Saint-Pol-Roux le Magnifique son visage définitif.
Homme :
Visage de chiromancien et de mage.
Homme :
Fini le temps de la recherche syntaxique, de la métaphore, de la révolte.
Femme :
Au contact de la Bretagne, de ses habitants volontiers taciturnes, au contact de Dieu, Saint-Pol-Roux, devenu le Solitaire à Barbe Blanche, clarifie son style, s'évertue à parler le langage des simples et se rapproche à grands pas de la Grande Poésie.
Homme :
Et pas seulement de la Grande Poésie comme on dit Grande Musique mais de cette fleur anonyme des revers de talus qui voltige de bouche à oreille depuis des siècles.
Homme :
Un pèlerinage à Saint-Anne, les vieilles du hameau, les poupées de sa fille sont désormais ses thèmes favoris. Il les enjolive de phrases disposées comme un vol de mouettes tantôt rejeté vers la mer, tantôt vers le ciel.
Femme :
Oh ! quelque jour, plus tard, lorsque j'aurai depuis longtemps fini de vivre et que la fille de ma fille sera mère ou bien grand-mère, oh ! quelque jour, plus tard, avoir mon nom dedans les menus livres des classes primaires...
Homme :
Avoir été jeté dans l'ombre, insulté, maudit, tandis que l'on allait de par le monde en chantant la Beauté, jadis, et sentir, une fois mort, que la Postérité plonge les deux longs bras de son remords en votre tombe et triomphalement vous tire du trou sombre
Homme :
Les jours d'hiver, il ne passe personne sur la lande, mais le printemps ramène les roses et les goélands.
Homme :
Saint-Pol-Roux est assis au-dessus du gouffre amer et travaille.
Femme :
Il ne cessera de travailler jusqu'à la mort. Par instants il pose sa pipe et regarde la mer ou bien Divine.
Homme :
Mer des grands trous qui s'ouvrent à la façon des griffes et des gueules.
Femme : Epargne-nous !
Homme : Mer qui te fiches des médailles et qui te fous des scapulaires.
Femme : Epargne-nous !
Homme :
Mer des calvaires impuissants sur le môle.
Femme :
Epargne-nous !
Homme :
Mer des péris sans cierge et sans cercueil.
Femme :
Epargne-nous !
Homme :
Mer des goémons sinistres comme des linceuls.
Femme :
Epargne-nous !
Homme :
Ces litanies à la mer, Saint-Pol-Roux, dans sa prière quotidienne, les adresse aussi à Dieu.
Homme :
En 1939, le Solitaire qui se désintéressait jusqu'alors de l'édition de ses œuvres autorise un éditeur parisien à reproduire la Supplique du Christ dédiée à Einstein qu'il vient de faire paraître dans la revue du Mercure de France pour protester contre la persécution des Juifs par les Allemands.
Femme :
Un grand poète chrétien élève la voix et répond à la Bête.
Homme :
Vous qui priez devant l'Agneau que garde un chandelier, Chrétiens, je vous demande grâce pour ma vieille race à face de brebis et de bélier, « Divin troupeau que devait disperser la politique humaine et qui depuis s'en va tout le long de la haine, le fer dans la laine, le fouet sur la peau. »
Homme :
Juin 40 !
La guerre fait rage en France et les blindés allemands déferlent sur la Bretagne.
Femme :
Les blés pourrissent sur les champs !
Homme :
C'est la revanche de la Bête !
Homme :
Dans la nuit du 22 au 23 juin, un soldat allemand se présente au manoir. Femme :
Il est dix heures. Il demande des œufs.
Homme :
Dans un français difficile, il exige de visiter la maison pour s'assurer qu'on n'y cache point de soldats anglais.
Femme :
Saint-Pol-Roux et Divine ont revêtu leurs manteaux.
Homme :
L'homme habillé de vert dépose sur un fauteuil poignard et pistolet et demande qu'on éteigne l'électricité.
Femme :
Une mauvaise lampe à pétrole suffira.
Homme : Pour éclairer le drame.
Homme :
Une longue veillée...
Femme :
Une longue veillée funèbre.
Homme :
Celle de Rose, la Servante, de Divine et de Saint-Pol !
Homme :
La cave !
Femme :
L'escalier de la cave.
Homme :
Le drame
Un coup de feu ! Divine ! Un autre ! Rose !
Le poète s'écroule
Homme :
Dans la nuit, blessée seulement, Divine toute seule avec sa jambe brisée, dans la lande.
Femme :
Et puis, l'aube
L'aube d'un mois de juin
Avec ses oiseaux, avec ses fleurs de la veille qui s'ouvrent. Un vent léger.
Homme :
On a fusillé le soldat allemand. La servante au grand cœur repose maintenant dans le petit cimetière de Camaret. Chaque jour le vieux poète se rend à l'hôpital de Brest au chevet de sa fille, de l'ange de sa solitude qu'il aime tant.
Femme :
Quand tu naquis, fleur de lumière, en la chaumière du hameau sculpté de vieilles au fuseau, je me crus père d'une rose, et mes deux bras contre mon cœur lui furent sa corbeille à cette rose non pareille, rose entre toutes les roses.
Homme :
Jusqu'au rétablissement de sa fille, Saint-Pol-Roux a élu domicile à Brest. Le manoir conserve cet aspect définitif que lui a donné la tragédie du 23 juin. Le vieux poète n'y fait plus que de rares incursions dans le courant de l'après-midi.
Femme :
C'est l'automne. Les arbres de la propriété prennent déjà des teintes de sang.
Homme :
Serait-ce un signe ?
Femme :
Deux dames sont venues trouver Saint Pol.
Homme :
Elles lui ont dit que la veille, le 3 octobre, des Allemands avaient forcé les portes du manoir.
Homme : Le Poète gravit lentement l'allée sablée qui conduit à sa demeure, appuyé à un bras ami.
Femme : Sa vieille main tremble.
Il y a un sourire triste dans sa barbe !
Homme :
La Porte ouverte
Soudain
Un effroyable désordre
Homme :
Les meubles fracturés
Femme :
Les cartons vidés.
Homme :
Les manuscrits déchirés sur le parquet.
Homme :
Les cendres froides dans la cheminée.
Femme :
Désormais Saint-Pol-Roux a vécu.
Homme :
C'est moi, la Mort, c'est moi qui veux les éphémères,
C'est moi, la Mort, qui mets l'automne après l'été ;
C'est moi, la Mort, c'est moi qui fais pleurer les mères
Et qui plonge l'amour dans les flots du Léthé.
Homme :
C'est à l'hôpital de Brest, le 18 octobre, à 5 heures du matin, sous les yeux de sa fille qu'on avait transportée près de son lit que s'éteignit Saint-Pol-Roux.
Femme :
Au dehors, bien que pauvre, échoué sur la pierre de mélancolie aussitôt assiégée par des frères mauvais, votre lyrisme rayonnait vers ces sots qui, gavés, partaient réaliser de la sagesse avec ce qu'ils nommaient notre folie.
Homme :
Et cette strophe à Villiers de L'Isle Adam.
Homme : Nous te la retournons ce soir, ô Saint-Pol-Roux le Magnifique, le Crucifié !

27 septembre 1949.

(1) Mercure de France, 1899.
(2) Mercure de France, 1893.
(3) Mercure de France, 1903.

 


 

 

 

 

 

Louis Parrot

 

« Les mauvais sorts d'Occident ont été jetés sur nous, sur l'immense troupe méprisée des garçons qui ne sont pas des fils de famille, et qui ne pourront jamais, quoi qu'ils fassent, faire oublier la désolante médiocrité de leur origine. »

C'est parce que j'ai eu bonne part, moi aussi, de ces mauvais sorts, dans une maison qui sentait la craie et le jardin mouillé, plus tard dans une de ces mansardes dont l'unique fenêtre appareillait sauvagement vers la nuit, que l'œuvre de Louis Parrot m'apparut tout de suite fraternelle.

Je reçus la première lettre de Parrot en 1938 la suite de l'envoi que je lui fis de mes « Brancardiers de l'Aube » (1). J'étais encore au collège, Parrot m'écrivit des choses qui me touchèrent beaucoup. Par la suite, nous devions devenir de silencieux amis.

Aujourd'hui qu'il n'est plus, je mesure mal son absence, j'entends son pas dans la rue noire, dans le chemin qui monte sous la pluie. Il tient par la main une étrange petite fille, Ursule-la-Laide, et s'arrête aux abords des villes.

Louis Parrot est né à Tours en 1906 dans la demeure de Cholaine, ce personnage du « Grenier à Sel » (2) qui lui ressemble comme un frère. C'est derrière des enduits de plâtre, près d'une vieille commode, au bord d'un couchant prolongé par le miroitement de la Loire sur les sables qu’il nous faut situer son enfance et celle de cette petite fille du rêve, Ursule, l'enfant des voisins

« Ursule la Laide avait un soir arraché un pied de tournesol, et Dieu sait si elle avait été battue, dans ce terrain vague où l'on jouait aux sous, derrière la rue de la Mégisserie. Le paysage reculait puis revenait en titubant, porté par une vague qui se brisait au pied du lit. Souvenirs vieux de combien ! »

A dix-sept ans, Parrot publia une « Ode à Minerve meurtrière », puis quelques années plus tard « Cornemuse de l'Orage » qui le décida à conquérir la capitale. Entre temps, il entra dans un immeuble bourgeois de la ville comme garçon épicier. Bientôt, la maladie l'obligea à regagner les parages du Grenier à Sel, qu'il n'aurait jamais dû quitter.

« Cholaine venait de passer deux ans à Paris. Il avait couru après toutes les chances, mais sans rien faire pour en mériter une seule, envieux de la réussite des autres, constamment blessé par cette préférence que le hasard, bien plus que leurs mérites, semblait leur accorder... »

Les années de jeunesse, dans toute vie de poète, apparaissent comme ce compagnonnage de Wilhelm Meister (3) dans les hameaux les plus reculés de la douleur. C'est alors que l'enfance, « retrouvée en larmes », agrandit sans cesse les limites d'un monde quotidien, incline la joue de l'homme vers un couchant qui n'a point fini de le hanter

« Il se souvenait de ces longues soirées d'été, lorsqu'il poussait la table près de la porte du palier pour profiter plus longtemps du crépuscule. Des bêtes sortaient alors du carrelage, des araignées traversaient pensivement le grand désert de plâtre des murs qu'éclairait la bougie, gravissaient les collines de gravats et se perdaient par des défilés poussiéreux dans le grenier dont la chambre n'était séparée que par une mince cloison... »

C'est Parrot qui, dans les pages du « Poète et son Image » (44) un petit livre admirable que je voudrais voir à côté de quatre ou cinq autres sur les rayons des jeunes poètes d'aujourd'hui - c'est Parrot qui parle de la prose somptueuse de Reverdy. Il y a dans le « Grenier à Sel », de même que dans toute l'œuvre en prose de Parrot de ces phrases lourdes de sens et marquées à l'épaule du sceau terrible qui font la grandeur d'un livre. On y retrouve ces couleurs éclairées par le temps qui illuminent les toiles de Jérôme Bosch que Louis Parrot devait révéler aux Espagnols, ce mystère dans le trait et aussi la soudaine fulgurance de ces images un peu fauves et comme noyées par de très anciennes pluies.

C'est à Poitiers, aux noms de rues bien faites pour plaire au Poitevin Maurice Fombeure, rue Paschal-le-Coq, rue Saint-Pierre-le-Puellier, rue du Chaudron-d'Or, que nous retrouvons Parrot, promu, par la plus indifférente des misères, commis de librairie.

Jean Rousselot, poète du « Goût du Pain » (5), qui le connut et le fréquenta à cette époque, a laissé de lui dans un ouvrage récemment paru, « Si tu veux voir les étoiles » (6), un portrait saisissant :

« Jean Lévêque (lisez : Louis Parrot) pouvait avoir trente ans ; de petite taille, mince, très brun, il avait les yeux étranges, très gros, légèrement exorbités et tachetés de jaune, dont le regard s'attachait longuement sur les êtres et les choses comme pour les évaluer et supputer s'il devait ou non accepter de les voir et de s'en souvenir... Lévêque avait toujours l'air de partir en chasse ou de sortir d'une réunion de conjurés. »

Là, dans une vieille chambre d'hôtel aux murs lépreux, protégés par des reproductions de Breughel et de Giotto, envoûté par un vieux disque, toujours le même, Parrot devait nous donner son premier grand livre : « Misery farm » (7).

Il y a dans ces minces feuillets aux mots interdits, aux images brutes, apparentées à celles des « Epaves du Ciel » qui devaient bouleverser toute une jeunesse, ce sentiment poignant de la discorde, cette tentative d'appréhender, par-delà les jardins brûlés de l'enfance, un peu de cette éternité qui fait monter des larmes

« Quand le couchant se répandait sur les ornières de la banlieue,
Et se laçait sur les routes,
Dans les yeux des flaques d'eau,
Les fines nervures des enclos,
Les veines du bois abandonné,
Sur les toits battants
Et les vitres soumises,
Ursule poursuivait les papillons de choux
Dans les rides de ses mains noires
Une bête alors tombait en poussière. »

Je voudrais qu'on sache tout ce qui m'attache à cette poésie qui fait peu de cas des réussites verbales et de la réussite tout court ; c'est parce qu'il y a « de grands quartiers de lune comme une mer debout » et parce qu'

« Il reste au ras de terre
Le lait qu'on partage avec les animaux
Les bannières roses entre les cheminées d'usine
Les fils rouillés autour du champ
La muse la plus pauvre... »
c'est à cause de tout cela qu'il ne nous est point encore permis de désespérer de la grandeur humaine.

« Lorsque j'allai pour la première fois à Paris, écrit Parrot dans « Le Poète et son Image », je montrai quelques pages à un poète dont le nom se lisait alors dans toutes les revues. Il lut un poème que j'avais donné à Ursule-la-Laide. Il me le rendit en me disant : « Ursule, les papillons de choux, les fils de fer barbelés, ce ne sont là des mots poétiques ».
Je n'ai point su et ne veux connaître le nom de ce poète, « dont le nom se lisait alors dans toutes les revues ». Ce poète est multiple et la réponse qu'il fit, beaucoup d'autres poètes la feraient aujourd'hui à ces jeunes gens dont nous sommes qui n'ont souci que d'amour, de vérité et de beauté.

J'ai relu, auprès d'un feu de bois, les « Mystères Douloureux » (8) de Parrot parus en 1945 aux Editions Laffont. J'y retrouve ce même sentiment de l'irrémédiable qui ne devait plus le quitter

« Un lourd couchant dans ses vitres
Le train brûle au bord des mares
La plaine fuit en contre-bas
Mais nous arriverons trop tard...
Et je pense à ces deux vers de Reverdy !
3 heures 1/4
Dans la vie je me serai toujours levé trop tard. »

Mais tu as retrouvé Ursule, mon cher Parrot, Ursule et ses papillons de choux, derrière les fils de fer barbelé, Ursule ! ET c’est nous, nous autres qui t’avons bien compris et qui t’aimons, nous tous, soumis aux « mauvais sorts de l’Occident », qui arriverons trop tard.

(1) Cahiers de Rochefort, 1937.
(2) R.Laffont.
(3) Cf Goethe : « Les Années d’Apprentissage », de Wilhelm Meister.
(4) Neuchâtel, Ed de la Baconnière, 1943.
(5) Lille, Ed de la Hune, 10937.
(6) Julliard, 1948.
(7) Ed.P.Seghers.
(8) R.Laffont, 1945

 


 

 

 

 

 

Robert Desnos

 

« Avant de retourner seul vers la nuit que hante parfois mon ami devenu à son tour fantôme, j’attends son dernier salut. Je le connais d'avance :
- Vous avez le bonjour de Victor Hugo, de Gérard de Nerval, de Coleridge, de Lautréamont, de Baudelaire, de Rimbaud, d'Apollinaire... Vous avez le bonjour de Robert Desnos. »

C'est sur ces lignes que s'achève l'étude que Pierre Berger (Collection « Poètes d'Aujourd'hui », Seghers Editeur) (1) vient de consacrer à son copain Desnos, étude qui est mieux que cela : un album de souvenirs ouvert sur de poignantes photographies, avec d'affectueuses légendes, des éclairages inédits, une acoustique nouvelle, bien fait pour donner à entendre cette grande voix tumultueuse d'un poète que nous ne sommes pas près d'oublier.

Robert Desnos, embarqué sur le radeau de la Méduse, ramenait dans son filet des lingots d'or et des poissons fabuleux qu'il livrait dans la nuit à l'émerveillement de ses compagnons. Ce démiurge acoquiné avec les démons du Verbe passait en contrebande des kyrielles de mots jusqu'alors sévèrement contrôlés par les gabelous de lettres. Il était un passeport en marge, un état civil falsifié.

« Les putains de Marseille ont des sueurs océanes
Dont les baisers malsains moisiront votre chair
Dans leur taverne basse un orchestre tzigane
Fait valser les périls au bruit lourd de la mer... »

On le vit sur les terrasses du rêve en proie à d'hypnotiques sommeils. « Dormeur infatigable », il émettait des dires prophétiques qui n'ont pas fini de nous laisser rêveurs.

« Je revois maintenant Robert Desnos, écrit Breton dans Nadja » (2) à l'époque que ceux d'entre nous qui l'ont connue appellent l'époque des sommeils. Il « dort », mais il écrit, il parle. C'est le soir, chez moi, dans l'atelier, au-dessus du cabaret du Ciel. Dehors on crie : « On entre, on entre au Chat noir ! » Et Desnos continue à voir ce que je ne vois pas, ce que je ne vois qu’au fur et à mesure qu'il me le montre... »

Durant de longues années, trop courtes, ce Rimbaud de la rue Saint-Martin devait continuer à voir, à rendre intelligibles quelques-uns de ces télégrammes chiffrés mouchoir dépassaient, comme les morceaux d'un mouchoir paysan, de sa poche.

« A la poste d'hier tu télégraphieras
Que nous sommes bien morts avec les hirondelles... »

Tu as le bonjour de Jules Laforgue, de Max Jacob, de Milosz. Tu as le bonjour de Robert Desnos.
Rrose Sélavy, que j'imagine assez semblable à une enfant des îles, s'abandonnait pudiquement à sa jeunesse
« Pourquoi votre incarnat est-il devenu si terne, petite fille dans cet internat où votre œil se cerna ? »

C'est à travers les jeux de mots, les calembours, les contrepèteries que Desnos devait s'efforcer de retrouver la poésie du peuple, cette grande voix inspirée qui malmène rudement le langage, hébraïsant ou redorant les lieux communs.

Ses chante-fables, hélas posthumes, ont cette saveur de violettes et de craie qui font le charme des écoles de campagne :

« Voici venir le mois d'avril
Ne te découvre pas d'un fil.
Ecoute chanter le coucou ! …
Voici venir le mois de juin,
C'est du beau temps pour les Bédouins,
J'écoute chanter le coucou,…
Voici venir la Saint-Martin,
Adieu misère, adieu chagrin,
Je n'écoute plus le coucou. »

Cette poésie populaire - ou en passe de le devenir, comme les Chants Bretons de Morven le Gaélique et de Saint-Pol-Roux - il nous plaît de l'appréhender dans certains poèmes de « Fortunes » (3), en particulier dans « Les Quatre Sans Cou », poème efficace, rebelle à toute littérature, désaccordé comme la flûte de ce musicien que Guillaume Apollinaire entendit jadis auprès de la fontaine qui se trouve à Paris au coin de la rue Simon-Le-Franc dans le quartier de Saint-Merry :

« Quand ils couraient, c'était du vent,
Quand ils pleuraient, c'était vivant,
Quand ils dormaient, c'était sans regret...
Mais quand ils parlaient, c'était  d'amour.
Ils auraient pour un baiser
Donné ce qui leur restait de sang... »

Abandonné dans la nuit des nuits sans amour, Robert Desnos fraternise avec Fantômas, cet Hamlet en cagoule rajeuni avant la lettre par Frédéric Lemaître :

« Méfiez-vous des roses noires
Il en sort une langueur
Epuisante et l'on en meurt... »

Mais ce « quatre sans cou » devait, par la suite, respirer un parfum bien autrement dangereux que celui des roses noires.

« Plus que poli pour être honnête
Plus que poète pour être honni.
telle était, semble-t-il, la devise de Rrose Sélavy ! »

Déjà vers les années 28 ou 30, une bande de sévères coquins, organisée en critique officielle, véritables malfaiteurs de Lettres, ne marchandait point les sarcasmes ni les insultes au poète de « Corps et Biens ». Quelque quatorze ans plus tard, les suppôts d'une nouvelle réaction devaient mener Desnos à travers la promiscuité sublime de Fresnes, de Compiègne, de Buchenwald jusqu'à l'enfer de Dora.

C'est le mardi 22 février 1944, exactement quarante-huit heures avant Max Jacob que Robert Desnos devait être arrêté par la Gestapo (prononcez la  « J'ai-ta-peau » disait l'auteur du Cornet à Dés).

Il faut remercier « Poésie 45 » de nous avoir révélé ces six poèmes confiés par Desnos peu avant son arrestation au poète jean Lescure et publiés sous le pseudonyme de Cancale. Ecrits dans la langue secrète des faubourgs et comme à coups de savates, ces sonnets conservent pour nous une poignante valeur de témoignage :

« Une chose est cherrer, une autre aller au pieu,
Et les meilleurs cherreurs viennent toujours au lieu
Ou plus fortiche attend et leur bouffe le naze. »

Ce cancale-là, qui ne donnait pas les perles de ses huîtres aux pourceaux, est mort du typhus en Tchécoslovaquie, le 8 juin 1945, à 5 heures du matin, quelques jours après avoir été libéré par les Russes. Des poèmes qu'il écrivit à Dora, un seul a pu être retrouvé qui est le plus admirable que je connaisse. Desnos le portait depuis près de vingt ans dans son ceeur puis qu' une première version en était parue sous le titre de « Poèmes à la Mystérieuse » datée de 1926, dans Corps et Biens (4).

« J'ai rêvé tellement fort de toi
J'ai tellement marché, tellement parlé
Tellement aimé ton ombre
Qu'il ne me reste plus rien de toi.
Il me reste d'être l'ombre entre les ombres
L'ombre qui viendra et reviendra dans ta vie ensoleillée. »

Sturna, un étudiant tchèque, reconnut Desnos. Le poète mort, il le fit incinérer. Et c'est pourquoi cet habitant des contrées si variées du sommeil, ce Desnos, tel un phénix, renaît aujourd'hui de ses cendres.
25 octobre 1949.

(1) Seghers, 1949.
(2) Gallimard, 1928.
(3) Gallimard, 1942.
(4) Gallimard, 1930.

 


 

 

 

 

 

 

Tristan Corbière

 

Récitant:
Lui, c'était simplement un long flâneur, sec, pâle,
Un ermite-amateur chassé par la rafale...
Il avait trop aimé les beaux pays malsains.
Condamné des huissiers comme des médecins,
Il avait posé là, saoûl et cherchant sa place
Pour mourir seul ou pour vivre par contumace...
Femme :
Voilà cent ans, la péninsule d'Armor ne ressemblait guère à la Bretagne d'aujourd'hui. La valériane jaillissait librement de ses vieux murs. Nul touriste, nul peintre n'avait encore découvert le charme shakespearien de cette province. C'est en 1886 seulement que l'admirable Paul Gauguin devait, à Pont-Aven, prendre place à la table ronde de la pension Gloanec.
Homme :
Nous sommes au milieu de l'année 45, dans l'autre siècle, au temps de la gérance louis-philipparde. C’est l'époque où le poète Lamartine descendu de son trône de nuées prononce un peu partout en France des discours violents en vue de la réforme électorale.
Femme :
Morlaix sommeille, rêvant peut-être à son passé de gloire et de pillage. Au fond d'une maison basse, dans le quartier du port, une douzaine de fantômes à gueule de marins ou de forçats font les parts sur le dos de l'Anglais ou de l'Espagne.
Récitant:
Trou de flibustiers, vieux nid
A corsaire ! -- dans la tourmente,
Dors ton bon somme de granit
Sur tes caves que le flot hante…
Dors : sous les noires cheminées
Ecoute rêver tes enfants,
Mousses de quatre-vingt-dix-ans,
Epaves des belles années...
Homme :
C'est à Morlaix, dans un faubourg de la ville, au lieu dit Coatcongar, que le 18 juillet 1845 naît Tristan Corbière, le premier et peut-être le plus grand des poètes bretons.
Femme :
Nom cent fois prédestiné ! Une corbière, c'est dans la langue des marins ce liseré de côtes sur lequel s'exerce la surveillance des gabelous et qui est hanté par les contrebandiers et les pilleurs d'épaves.
Homme :
Le père de Tristan, Edouard Corbière, avant d'être directeur d'une compagnie de navigation et gros commerçant de la ville, a mené, lui aussi, son bateau ivre sur le connu et l'inconnu des mers. Il est l'auteur du « Négrier » (1), un livre d'aventures pour lequel son malheureux fils a beaucoup d'admiration et de respect.
Femme :
Et c'est pourquoi ce descendant des corsaires, ce Tristan, se promènera toujours en étranger sur notre terre.
Homme :
A vingt ans, Corbière est un pauvre diable long et maigre, tout en épine dorsale, saillant, sorte de Quasimodo des grèves qui ne trouve sa ressemblance que dans un affectueux basset, son unique compagnon, prénommé lui aussi Tristan. Cela fait quatre années, tantôt, que le poète est perclus de rhumatismes et que déjà la phtisie le ronge.
Femme :
Espère-t-il en un soleil guérisseur celui-là qui, un beau jour de l'hiver 1868, s'embarque comme un prince déchu pour l'Italie ?
Homme :
Ses impressions de voyage, le dépaysé les a notées sous le titre de  « Raccrocs » dans les premières pages des « Amours jaunes » (2).
Récitant:
Naples ! panier percé des Seigneurs Lazzarones
Riches d'un doux ventre au soleil !
Polichinelles-Dieux, Rois pouilleux sur leurs trônes
Clypso-pompant l'azur qui bâille leur sommeil...
O grands en rang d'oignons ! plantes de pieds en lignes
Vous dont la parure est un sac, un aviron !
Fils réchauffés du vieux phoebus ! Et toujours dignes
Des chansons de Musset, du mépris de Byron...
Homme :
Suffit, n'est-ce pas ! Le romantisme d'un pilleur de Verbe ne peut être celui de ces poètes à bagages qui descendent dans les hôtels chics de Venise ou de Rome et dont les états d'âme sont avant tout littéraires !
Femme
Et quand vous aurez dit l'humeur mauvaise de Tristan, son ironie amère, sa verve, ses sarcasmes et aussi cette grande force injurieuse qui le menait de tous côtés, croirez-vous l'avoir diminué ?
Homme :
Dieu me garde d'enlever à Tristan sa belle âme !
Une âme et pas de violon !
De retour en Bretagne, il s'attarde sous les porches de chapelles, devant les calvaires dressés au bord de la lande, à quelques pas du flot. Il est hanté lui aussi par Brocéliande, par les sorciers et par les guérisseurs lui qui n'a jamais pu soulager sa maigre carcasse ni guérir sa pensée de ses colères maladives.
Femme :
C'est au fond de la Bretagne, derrière sa haute façade de granit, qu'il faut chercher Tristan. Celui que les marins bretons ont baptisé l'Ankou, c'est-à-dire la Mort, à cause de sa triste silhouette, dort tout seul dans un canot, avec son chien maigre à ses pieds.
Homme :
Et croyez-moi, ce qui fait très bien aujourd'hui dans les échos des périodiques littéraires, l'anecdote vécue passait tout à fait inaperçue en ces temps-là
Femme :
Il restera à Tristan Corbière d'avoir su chanter la mer comme personne sauf peut-être cet ange monstrueux qui avait nom Rimbaud.
Homme :
Les grandes périodes romantiques l'agacent et à Victor Hugo qui, dans les strophes d'Oceano Nox, demandait « Où sont-ils ces marins perdus dans les nuits noires ? », Corbière répond
Récitant:
Eh bien, tous ces marins - matelots, capitaines,
Dans leur grand Océan à jamais engloutis,
Partis insoucieux pour leurs courses lointaines,
Sont morts absolument comme ils étaient partis...
Qu'ils roulent infinis dans les espaces vierges
Qu'ils roulent verts et nus,
Sans clous et sans sapins, sans couvercles, sans cierges
Laissez-les donc rouler, terriens parvenus !
Homme :
Qu'en dites-vous Mac Orlan, Cendrars, Edouard Peisson, et toi Béarn, et vous Brauquier, tous chantres modernes de la mer ?
Je songe au Bossu Bitord, à cette aventure dernière d'un matelot laid et bossu qui, se glissant dans un bouge pour y quêter sa part de voluptés meurt sous les coups, lamentable martyr aux mains des grâces vénales et des marins ivres :
Récitant:
Plus tard l'eau soulevait une masse vaseuse
Dans le dock. On trouva des plaques de vareuse,
Un cadavre bossu, ballonné, démasqué
Par les crabes. Et ça fut jeté sur le quai,
Tout comme l'autre soir sur une couverture.
Restant de crabe, encore il servit de pâture
Au rire du public ; et les gamins d'enfants,
Jouant au bord de l'eau noire sous le beau temps,
Sur sa bosse tapaient comme sur un tambour
Crevé... - Le pauvre corps avait connu l'amour.
Femme :
Ce révolté, ce vaincu, ce malchanceux, captif de sa propre misère, savait trouver dans son cœur des accents jamais encore entendus. Son cynisme parvenait mal à dissimuler le tremblement attendri de son âme, les bondissements de ce cœur sans cesse en proie à la cognée.
Homme :
Ecoutez cette « Rapsodie Foraine » (3) que le poète nomme encore « le Pardon de Sainte Anne » et qui rejoint les lais de François Villon.
Récitant:
Mère taillée à coups de hache,
Tout cœur de chêne dur et bon ;
Sous l'or de ta robe se cache
L'âme en pièce d'un franc Breton !...
Vieille verte à face usée
Comme la pierre du torrent
Par des larmes d'amour creusée
Séchée avec des pleurs de sang !...
Reprends dans leur chemise blanche
Les petits qui sont en langueur.
Rappelle à l'éternel dimanche
Les vieux qui traînent en longueur...
Prends pitié de la fille-mère
Du petit au bord du chemin ;
Si quelqu'un leur jette la pierre,
Que la pierre se change en pain !
Femme :
Il y a dans les poèmes de Corbière cette naïveté touchante et gauche des enfants tailleurs de sifflets. En réaction contre le romantisme et le parnasse, Corbière grave à l'eau forte des visages et des paysages qui ne sont pas sans ressemblances avec certaines tentatives des peintres primitifs. Les traits sont d'un Breughel, les couleurs d'un Jérôme Bosch mais cette tendresse hérissée d'ajoncs et de pointes n'appartient qu'à cette âme bretonne malmenée par la fièvre et par le mal d'aimer.
Homme :
Tu peux faire le dandy, Tristan, les poèmes de Toulet, de Carco, de Pellerin, depuis, nous ont appris ce que c'était que de rire en pleurs, comme Villon :
Récitant:
Elle était riche de vingt ans,
Moi j'étais jeune de vingt francs,
Et nous fîmes bourse commune,
Placée, à fonds perdus, dans une
Infidèle nuit de printemps...
Femme :
Faut-il croire que Corbière souffrait de se savoir méconnu ? Les feux tournants de la capitale ne semblent guère avoir attiré les regards de ce vogueur immobile dont les yeux demeuraient fixés sur d'étranges étincelles. Que pouvait importer le succès à celui qui de lui-même s'était rayé du contrôle des humains, vivant de perpétuelles migrations à la limite de la souffrance ?
Récitant:
Oh le printemps ! je voudrais paître
C'est drôle, est-ce pas : les mourants
Font toujours ouvrir leur fenêtre,
Jaloux de leur part de printemps
Homme :
Jaloux de sa part de printemps ! Voilà bien le seul reproche que les amants de la poésie puissent faire à Corbière. Son seul péché et aussi sa plus grande vertu. A cause de cela, il lui sera beaucoup pardonné, de sa pose, de son dandysme, de ses négligences. Corbière se savait marqué au front du signe fatal. Pas de temps pour la rhétorique, pas de temps pour la métrique ! pas question de discours ! Il s'agit de témoigner pour l'homme de son passage. Pour une fois il s'agit de vérité toute nue !
Femme :
Saluons en Tristan Corbière cette âme essentiellement bretonne, c'est-à-dire condamnée, couverte de vermine et de plaies, trop pauvre pour se faire voir mais visible à la seule lumière de la Beauté.
Homme :
C'est en 1883 seulement, huit ans après sa mort, que Verlaine, dans un chapitre de ses « Poètes Maudits » (4) devait donner à Corbière cette place majeure que personne aujourd'hui n'oserait lui contester.
Femme :
Il pleure dans mon cœur
Comme il pleut sur la ville
Quelle est cette langueur
Qui pénètre mon cœur ?
Homme :
Mais voilà bien des années que le poète des Amours jaunes a écrit
Récitant:
Il pleut dans mon foyer
Il pleut dans mon cœur feu
Viens ma chandelle est morte
Et je n'ai plus de feu.
Femme :
Le sensible Verlaine, lorsqu'il découvrit, par le plus miraculeux des hasards, le livre publié en 1873 par les frères Gladys - juste avant leur faillite - devait tout de suite y reconnaître une sensibilité à l'état pur voisine de la sienne.
Homme :
Le 10 juillet 1873, Verlaine, qui a eu une querelle avec son ami Rimbaud, le blesse d'une balle de revolver et c'est Mons en Belgique, le ciel par-dessus le toit, la prison ; en 1875 la publication des « Romances sans paroles ». Entre les murs de sa cellule Pauvre Lélian se souvient de Dieu et il semble hors de doute que certains vers des « Amours Jaunes » aient éveillé en lui une tendresse à peine compromise par un séjour à Londres
Récitant:
Il fait noir, enfant, voleur d'étincelles !
Il n'est plus de nuits, il n'est plus de jours ;
Dors... en attendant venir toutes celles
Qui disaient : Jamais ! Qui disaient Toujours !...
Femme :
Au charme, à la clarté mais aussi à la densité de ces vers, l'auteur de la Bonne Chanson devait reconnaître la grandeur de Corbière. Enfin, depuis tant de siècles, la vie toute simple effectuait une rentrée triomphale dans la poésie. Après les larmoiements et les atermoiements des confrères chevronnés il était enfin donné à un poète du peuple, issu directement du limon, de témoigner de son passage
Récitant:
Il se demande si son âme
Allait crever comme un abcès
Ou s'éteindre comme une flamme
Puis il se dit : Eh bien ! après ?
Homme :
Après ? Oh ! après ? C'est d'abord un jeune poète, lui aussi d'origine bretonne, quoique né en 1860 à Montevideo, mort lui aussi phtisique à 27 ans, Jules Laforgue, l'inoubliable chanteur de « Complaintes » (5), qui découvre dans l'œuvre géniale de Corbière de nouvelles raisons de mener sa barque dans les eaux-mères de la tristesse, cherchant le fief de la Beauté. C'est Max Jacob et Saint-Pol-Roux et une cohorte nombreuse de poètes, à la faveur d'un esprit nouveau, qui s'aventurent dans cette lande à odeur de saline et de rogue où la démarche héroïque de Corbière a laissé de singulières empreintes.
Femme :
Le poète des « Amours jaunes » est mort le 1er mars 1875 dans la trentième année de son âge, il y aura tantôt 75 ans. Il repose aujourd'hui près de son père au cimetière de Saint-Martin-des-Champs à Morlaix. On a gravé son état civil tout brut, sans commentaires. Tristan étant un pseudonyme, seul Edouard-Joachim est légalement, authentiquement mort.
Récitant:
Ne fut quelqu'un, ni quelque chose.
Son naturel était la pose.
Pas poseur, posant pour l'unique ;
Trop naïf, étant trop cynique ;
Ne croyant -à rien, croyant tout.
- Son goût était dans le dégoût.

Louisfert, 13 janvier 1950.

(1) A: J. Denain et Delamare, 1834.
(2) Gladys Frères, éd., 1873.
(3) H. Floury, éd., 1920.
(4) Léon Vannier, 1884.
(5) Léon Vanier, éd., 1885.

 


 

 

 

 

 

Milosz

 

Alors quoi ! Messieurs Gide, Arland, Paulhan, Eluard, Thierry-Maulnier, pas une petite place pour Milosz dans vos anthologies ? Pas même un renvoi en bas de page comme pour Rimbaud dans le manuel scolaire de M. Lanson : « Rimbaud, ami de Verlaine » - « Milosz ami des oiseaux ! Pas assez actuel dit l'un ! Trop ésotérique dit l'autre, trop franciscain dit un troisième ! Pas assez engagé, trop engagé ! Trop peu byzantin ! Et dit sur quel ton ! Le ton du sous-officier allemand venu arrêter Max Jacob : juif, pas français ! « Milosz, pas anthologique ! Milosz le testamentaire ! »

Seule l'anthologie de la Nouvelle Poésie Française parue en 1924 chez Stock permet de situer Milosz parmi ses contemporains, encore le texte donné : « La Nuit de Noël 1922 de l'Adepte » extrait du recueil « Ars Magna » (1) ne me semble que faiblement représentatif du génie miloszien.

Mais en pleine guerre la convoyeuse revue de Seghers « Poésie 42 » consacre un important numéro spécial à ce grand poète, en 44 Jean de Boschère préface pour l'éditeur Laffont un choix de poèmes qui est une révélation pour tous ceux que la mort d'Apollinaire a prématurément déshabitués du lyrisme. Et maintenant que la Librairie Universelle de France vient d'achever la publication des œuvres complètes (2), il est enfin donné à un poète de notre génération, à Jean

Rousselot, de saluer par une substantielle étude (Pierre Seghers éd., coll. Poètes d'Aujourd'hui) la mémoire de Milosz, actuel comme Novalis, comme Nerval et comme Meaulnes.

Oscar Vladislas de Lubies-Milosz est né le 28 mai 1877 à Czéréla en Lithuanie. Longtemps avant que de représenter son pays auprès de la République Française il a vagabondé à travers ces plaines nordiques tantôt recouvertes de neige et du vol lent des corbeaux, tantôt enveloppées de brumes en ces automnes qui sont « comme l'âme de la Lithuanie », réchauffées par l'haleine des loups, embaumées à l'été par l'odeur du lin rouissant dans les rivières.

« Dans un pays d'enfance retrouvée en larmes,
Dans une ville de battements de cœur morts,
(De battements d'essor tout un berceau vacarme,
De battements d'ailes des oiseaux de la mort,
De clapotis d'ailes noires sur l'eau de la mort.)
Dans un passé hors du temps, malade de charme,
Les chers yeux de deuil de l'amour brûlent encore
D'un doux feu de minéral doux, d'un triste charme,
Dans un pays d'enfance retrouvée en larmes...
Mais le jour pleut sur le vide de tout... »

« Les sept Solitudes » qui contiennent cet admirable noème parurent en 1906 chez Jouve, 1906 ! Ce n’est qu'en 1913 que paraît « Alcools », en 1917 « Le Cornet à Dés », en 1919 « Les Pâques à New-York ». Mais de « L'Angélus à l Aube à l'Angélus du Soir » (Francis Jammes pas anthologique !) a vu le jour dès 1897 au Mercure de France.

C'est Francis Carco, dans « A Voix basse » qui cite avec émotion ces vers du solitaire d'Hasparren :

« Il va neiger dans quelques jours. Je me souviens de l'an dernier. Je me souviens de mes tristesses au coin du feu. Si l'on m'avait demandé
« Qu'est-ce ? »
J'aurais dit : laissez-moi tranquille, ce n'est rien. »

Lémuel est le frère d'Ellébeuse. Il y a dans l'œuvre de Milosz comme dans celle de Francis Jammes cette même pureté de source, cette simplicité franciscaine, cette nostalgie de l'enfance perdue et retrouvée en larmes (larmes de joie quand le poète sera redevenu chrétien) qui après avoir étonné les symbolistes devaient paraître réactionnaires aux tenants de l'esprit nouveau. Mais l'esprit nouveau était bien malin qui puisait à pleines mains dans les poubelles de Maldoror et de Rimbaud ou dans les poches d'Apollinaire ces pétards du 14 juillet qui n'avaient pas voulu partir à temps. Que les surréalistes aient banqueté avec Saint-Pol-Roux ne les dispensait pas de reconnaître en Milosz non seulement l'inventeur de Fables et de Légendes mais un poète lui aussi à la recherche de cette Rose Publique qui devait faire venir des perles à la bouche d’Eluard.

Les chers yeux de deuil de l'amour qui brûlent d'un doux feu de minéral doux auraient bien pu tourner la tête à Breton ou à quelqu'un de son groupe. Pourquoi pas ?

Voici la fin du poème intitulé « H »
« Les voix que tu entends ne viennent plus des choses.
Celle qui a longtemps vécu en toi obscure
T'appelle du jardin sur la montagne ! Du royaume
De l'autre soleil ! Et ici, c'est ma sage quarantième
Année, Lémuel
Le temps pauvre et long
Une eau chaude et grise
Un jardin brûlé. »

Transcrivant ces trois derniers vers, je ne puis m'empêcher d'évoquer les « Epaves du Ciel » (3) de Reverdy et tous ces poètes d'Ouest, de Parrot à Rousselot, qui ont chanté les dahlias calcinés, le couchant répandu sur les ornières de la banlieue, les murailles chaulées et ces papillons de choux que poursuivait Ursule-la-Laide.

C'est que le romantisme de Milosz n'est pas tellement différent de ce mal de vivre, teinté de merveilleux qui fait encore aujourd'hui le charme du grand Meaulnes. « La berline arrêtée dans la Nuit » conduit à un domaine mystérieux semblable à celui des Sablonnières.

« Serrures rouillées,
Sarment mort,
Portes verrouillées,
Volets clos,
Feuilles sur feuilles depuis cent ans dans les allées. »

Désormais, lorsqu'il s'agira du lyrisme de ces 50 dernières années ou simplement de poésie de pleine poitrine, on ne pourra passer sous silence des poèmes comme le « Cantique du Printemps », les « Symphonies » de septembre et de novembre et l'inoubliable « Symphonie inachevée ». Car il s'agit d'une âme qui se révèle silencieusement, communiant sans cesse avec l'indicible et dont monte « une odeur des premiers temps, une vapeur de pommeraies de légendes englouties ».

« Loin de nos archipels de ruines, de lianes, de harpes,
Loin de nos montagnes heureuses
Il y avait la lampe et un bruit de haches dans la brume.
Je me souviens,
Et j'étais seul dans la maison que tu n'as pas connue,
La maison de l'enfance, la muette, la sombre,
Au fond des parcs touffus où l'oiseau transi du matin
Chantait bas pour l'amour des morts très anciens, dans l'obscure rosée. »

Mais au Milosz profane devait succéder un Milosz sacré ; au cantique du printemps allait répondre le difficile cantique de la connaissance. A la recherche de la vérité, Milosz s'écarte de plus en plus du Lied ; son œuvre ne s'adresse plus désormais qu'à l'orthodoxie catholique.
Ainsi que l’écrit excellemment jean Rousselot : « Comme celle de Rimbaud, l'histoire de Milosz est celle d'un renoncement », celui-ci du moins n'affecte-t-il en rien la beauté de la langue et la grandeur du message.

Louisfert, 26 février 1950.

(1) Ed. Alice Sauerwein, 1924.
(2) Librairie universelle de France, 1945 (10 vol.).
(3) Gallimard, 1924.

 


 

 

 

 

 

Nantes, Cité d'Orphée

 

Récitant:
Nantes : peut-être avec Paris la seule ville de France où j'ai l'impression que quelque chose qui en vaut la peine peut m'arriver, où certains regards brûlent pour eux-mêmes de trop de feux, où pour moi la cadence de la vie n'est pas la même qu'ailleurs, où un esprit d'aventure au-delà de toutes les aventures habite encore certains êtres...
Homme :
J'extrais cette déclaration de l'éclatant procès-verbal de Nadja, le beau roman d'André Breton et j'y souscris de grand cœur.
Femme :
On nous a trop chanté Nantes-la-Grise, cette Venise de l'Ouest où des gondoliers à gueule de forçats, voici un siècle, spéculaient, dans leur bagne de la Fosse, sur les Naturels de la Martinique !
Homme :
Peut-être avec Paris la seule ville ! Au début de l'année 1916, le poète André Breton qui depuis lors s'est signalé au public dans maints domaines interdits et particulièrement dans celui de la Poésie considéré comme un bel Art et un assassinat, André Breton, âgé tout juste de vingt ans se trouvait mobilisé, interne provisoire, au centre de neurologie de la rue du Boccage.
Femme :
Pourquoi faut-il que, fait exprès, à cette époque s'y trouvât également Jacques Vaché, revenu du front et en traitement pour une mauvaise blessure au mollet ? Mieux aurait valu que Nantes se berçât longtemps de ses rêves de négriers et de grillades !
Homme :
Jacques Vaché est un jeune homme aux cheveux roux, très élégant et dont l'éducation picturale a été faite par le très honorable Lue-Olivier Merson, de l'Institut, aux Beaux-Arts de la ville.
Femme :
Breton, au moment même de cette rencontre, est las de sa vie d'interne et pour plaisants qu'ils soient, des cris du médecin traitant.
Récitant:
Dysepsie, connais pas. Il y a deux maladies d'estomac : l'une certaine, le cancer ; l'autre douteuse, l'ulcère. Foutez-lui deux portions de viande et de la salade ! Ça passera !...
Homme :
Chaque matin, sur sa table de nuit à dessus de dentelle, Jacques Vaché passe une heure à disposer photographies et godets et, puisqu'on est à la veille du printemps, quelques violettes.
Obligé de garder le lit, le blessé s'occupe à dessiner et à peindre des séries de cartes postales pour lesquelles il invente de singulières légendes.
Femme :
André Breton a tôt fait de discerner sous les traits mobiles de ce nouveau camarade l'arabesque sournoise du génie.
Homme :
A propos, que pensez-vous de ceci ?
Récitant:
J'aimais les peintures idiotes, dessus de porte, décors, toiles de saltimbanques, enseignes, enluminures populaires, la littérature démodée, latin d'église, livres érotiques sans orthographe, romans de nos aïeules...
Homme :
Rimbaud ! assez ! je déteste !
Femme :
Breton, assis à califourchon sur une chaise, mâche une violette.
Récitant:
« Un soir de demi-brume à Londres
Un voyou qui ressemblait à
Mon amour vint à ma rencontre
Et le regard qu'il me jeta
Me fit baisser les yeux de honte... »
Homme :
D'Apollinaire ? Connais pas !
Femme :
Mais les yeux de cet étrange garçon s'éclairent lorsque Breton déclame
Récitant:
« Soudain, j'perçois dans l'coin, près d'la machine,
La gueul' d'un bonz' qui n'm'revient qu'à moitié,
Mon vieux, que j'dis, je r'connais ta bobine,
Tu m'as volé, c'est pas moi qui t'plaindrai.
Voyez, voyez la machin'tourner,
Voyez, voyez la cervell'sauter,
Voyez, voyez les rentiers trembler... »
Homme :
Ah ! Jarry ! très bien Jarry ! Comme cela, parlez-moi de Jarry, mon cher ! Et le grand Jacques fait une grimace, parce que sa jambe malade le tire un peu vers la nuit.
Femme :
André est son cadet, et c'est double infériorité pour un homme valide que de se trouver en face d'un corps torturé par la fièvre et d'un esprit en proie à la cognée. Il n'ose avouer son amour pour Rimbaud, son admiration pour Apollinaire, ni qu'il écrit encore des vers tout à fait dans la tradition mallarméenne.
Récitant :
« D'or vert les raisins mûrs et mes futiles vœux
Se gorgeant de clarté si douce qu'on s'étonne
Au délice ingénu de ceindre tes cheveux,
Plus belle, à n'envier que l'azur monotone…
Je t'invoque, inquiet d'un pouvoir de manteau
Chimérique de fée à tes pas sur la terre,
Un peu triste peut-être et rebelle plutôt
Que toute abandonnée au glacis volontaire. »
Homme :
Ces vers, André ne les montrera pas à son ami dont la conversation lui révèle d'exaltantes possibilités. Cette fin d'hiver 1916 sera pour lui sa Saison en Enfer.
Récitant:
« Aube, adieu ! Je sors du bois hanté ; j'affronte les routes, croix torrides. Un feuillage bénissant me perd. L'août est sans brèches comme une meule. »
Femme :
Cependant, Jacques Vaché, guéri de sa blessure, habite désormais, place du Bouffay, une jolie chambre. Il y vit avec une charmante jeune femme dont l'Histoire Littéraire n'a pas même retenu le prénom de Louise.
Parfois il se promène dans les rues de Nantes en uniforme de lieutenant de Hussards, d'aviateur, ou, par dérision, de médecin.
Homme :
Dans la journée, de préférence le matin, pour la douceur du soleil de mai, comme débardeur, il décharge le charbon sur les quais de la Loire.
Femme :
Sans doute afin, le soir, de s'engouffrer héroïquement dans quelque bouge du port ou de traîner, de bistrot en bistrot, jusqu'au cinéma du quartier où le personnage de Charlot éveillera en lui des tendresses.
Homme :
Mais la guerre continue. Jacques est retourné au front.
Son ami n'aura plus de lui que de rares nouvelles.
Récitant:
« Je mourrai quand je voudrai mourir...
Mais alors je mourrai avec quelqu'un.
Mourir seul, c'est trop ennuyeux...
De préférence un de mes amis les meilleurs. »
Homme :
Jacques Vaché est mort le lundi 6 janvier 1919, le jour des Rois, à l'Hôtel de France, place Graslin, à Nantes. Un jeune homme était allongé près de lui. Leur visage était calme mais reflétait un complet hébétement.
Femme :
Celui d'un autre en face de l'éternel.
Homme :
Sur la table de chevet, un pot d'apothicaire contenant de l'opium, un couteau auquel adhère encore quelques parcelles de la terrible drogue ; enfin, près du lit, au milieu d'innombrables mégots de cigarettes égyptiennes, une vulgaire pipe en bois dont le fourneau est encore empli d'opium...
Récitant:
« Nantes, peut-être avec Paris la seule ville de France... »
Femme :
C'est à Pont-Rousseau, au hasard de ses rues étroites, derrière une de ces façades délavées couleur du temps qu'un jour éclatant de juillet, le 4 de l’an 1899 naquit Benjamin Péret dont les poèmes à la mélinite n'allaient pas tarder, avec ceux de quelques autres, de Breton notamment, à faire le succès de la Révolution Surréaliste
Récitant:
« Il faut être chaste pour être bon
Il faut être vieux pour savoir faire
Il faut être riche pour tous les temps
Il faut être grand pour regarder
Il faut être juste pour installer
I1 faut être bien pour supporter
Il faut être rond pour mesurer
Il faut être tendre pour concourir
Il faut être seul pour opérer
Il faut être deux pour être trois. »
Femme :
Car Nantes peut-être avec Paris la seule ville de France...
Homme :
Vingt ans plus tard, un après-midi printanier de 1936, je pénétrai par désœuvrement dans une modeste librairie qui faisait alors l'angle de la place Bretagne et de la rue du Pont Sauvetout.
Femme :
Au bruit que fit la porte en tournant, une colombe, perchée au sommet des rayons, et semblable au corbeau d'Edgar, battit des ailes et s'en alla donner du bec contre les vitres.
Homme :
A ce moment précis, le Libraire s'éveilla et je reconnus mon ami, le
Poète Michel Manoll que je n'avais jamais vu et dont j'ignorais jusque-là l'existence.
Femme :
Voici qu'une ville, silencieusement, et par la seule vertu d'un jeune homme chargé du mystérieux pouvoir de poésie se met à vivre dangereusement.
Récitant:
« Ne venez plus boire à mon sang
Derrière ce rideau d'enfance
Les mains rompues des fées
Bordent encore les vagues
Mais les forges de la vie     
Frappent les cœurs comme des pierres (1). »
Homme :
Rien ne distinguerait cette demeure de celle des honnêtes gens de la cité si une lampe, comme un feu rouge à l'avant du navire, n'y brûlait tard, la nuit. Parfois, une ombre hâtive, celle de julien Lanoë emprunte l'escalier en spirale jusqu'à cette chambre de veille où le jeune capitaine compulse fiévreusement les cartes et les tarots.
Récitant:
« Les volets sont fermés
La mer attend toujours ce voyageur qui saigne
Et la semence à pleines mains à travers la nuit noire
Des murmures dans les sapins
Celui qui peut être rejoint
Mais il faut aller loin
Jusqu'au fond des années qui grouillent dans la main... (2). »
Femme :
Julien Lanoë, qui fut, en d'autres temps, le maître de la Ligne de Cœur, cette admirable revue, et que le poète André Salmon a baptisé le Jean Paulhan de Nantes, évoque le fantôme de Radiguet, commente la dernière lettre de Jean Desbordes ou de Maritain, s'enflamme à propos du Guernica de Picasso ou des récentes toiles de Rouault.
Homme :
La conversation se fixe sur un poème de Max Jacob que Manoll vient de relire dans « Les Pénitents en Maillots Roses ».
Récitant:
« La saltimbanque ! la saltimbanque a pris l'express à neuf heures trente
a pris l'express de Paris-Nantes.
Prends garde ô saltimbanque
que le train partant ne te manque
Et voici son cœur qui chante :
oh ! sentir dans la nuit clémente
qu'on suit la direction d'un grand fleuve
dans la nuit de l'Ouest dans la nuit veuve ! »
Femme :
O nuit de l'Ouest ! la saltimbanque et Max Jacob eurent bien raison de te chanter et nous ne sommes pas près d'oublier cette année-là, quand il pleuvait sur les marronniers des Cours, vers sept heures du soir et que nous nous retrouvions désarçonnés dans quelque bistrot de la ville, en proie à ce mal de vivre singulièrement éprouvé par le Vicomte de Châteaubriand.
Homme :
Dans la boutique de Manoll, place Bretagne, et pour peu que lui convinssent les heures de la matinée, on voyait apparaître, affublé d'un vêtement d'automobiliste, un homme au visage d'ascète et portant sur le dos, en roublard, la pancarte d'homme-sandwich.
Femme :
A peine entré, Frank Martin s'emparait de la machine à écrire, pianotait en chantant de beaux poèmes semblables à celui qu'Apollinaire improvisa sur l'impériale d’un autobus pour le mariage de son ami Salmon.
Récitant:
« Salut roses qui fleurissez sur la neige !
Robes blanchies par l'écume des neiges, fleurissez vos alouettes d'or
O Christ, prolétaire inviolé, frère des poètes de misère et des maudits.
Que tes bras sans ailes s'étendent, bourgeonnent et fleurissent sur les routes sanguinolentes !
Etendez vos ramures, ô fleurs des tranchées
Les fruits naîtront de l'éclosion mûre, grenades d'amour !
Prends racine au ras des plaines, ô Christ, que les bourgeons engendrent les bourgeons !
Crucifiez-vous allongé sur la terre ; mais ne souffrez pas ô Christ qui
avez souffert !
Il naîtra un murmure végétal de la plaine
O soldats entravés, tombez emprisonnés dans ses ramures
Le Ciel est couvert de haine, la terre murmure et pleure. »
Homme :
Mais les poètes de la Capitale n'eurent jamais connaissance de ce texte. Frank Martin dormait dans l'aubette des trams, place du Commerce. Il envoyait aux Chefs des Gouvernements de magnifiques lettres pleines d'imprécations et de prophéties. Il dessinait aussi, à l'encre de Chine, d'étranges personnages qui, la nuit venue, ordonnaient de mystérieuses sarabandes.
Récitant:
« Nantes peut-être avec Paris la seule ville de France... »
Femme :
Il restera à quelques hommes admirables d'être passés inaperçus comme les bourgeons d'un printemps précoce, d'avoir enfreint les lois de la réussite, parce que l'Amour, ce soir-là, les portait vers le large
Récitant:
« Il a tout dit il peut sombrer le jour l'appelle
Aiguisant ses énigmes et ses yeux introuvables
Entre les déchirures la lumière s'embarque
Et tire sur son front le rideau de la mer... (3). »

Louisfert, 2 et 3 avril 1950.

(1) Michel Manoll.
(2) Michel Manoll.
(3) Michel Manoll.

 


 

 

 

 

 

Réponse à une interview de Pierre Béarn

 

I - La poésie actuelle :

Il est encore trop tôt pour faire le bilan de la jeune poésie. Il semble, en tout cas, qu'on assiste depuis vingt ans à un assaut de tentatives personnelles plutôt qu'à une attaque concertée. Patrice de La Tour du Pin publiant avant-guerre « La Quête de joie » (1), ce digest de Vigny et d'Emily Brontë chargé de mystique et de philosophie, Gide découvrant le satanique Henri Michaux, Audiberti livrant en vrac ses « Tonnes de semence » (2), apparaissent comme les manifestations les plus spectaculaires des années 35-40. L'ancien surréalisme était débordé. Puis de nouveaux astres (étoiles filantes surtout) rayèrent le ciel de la poésie. Des poètes du « lustre noir », comme dit Audisio, retenons les noms de Loys Masson et de Pierre Emmanuel, bien que l'un fasse une place trop grande à l'exotisme des îles, l'autre à la rhétorique et au discours poétisé.

Les tendances éternelles de la poésie, plus que les tendances actuelles, je les vois surtout représentées par ce groupe appelé d'abord « Poètes du Dernier Carré », puis « Poètes de la Loire » et que je nommerais volontiers « surromantiques ». Je cite ici, en y ajoutant le mien, les noms de Lucien Becker, jean Rousselot, Michel Manoll, Luc Bérimont, Luc Decaunes et René Lacôte. Unis par la camaraderie, l'amitié, séparés parfois par des querelles politiques, ces poètes se présentent comme les héritiers directs de Rimbaud, mais aussi de Reverdy, de Max Jacob, de Milosz, d'Eluard. Ils dissimulent sous des mots pudiques leur profonde tendresse pour les choses de la terre et pour l'homme - mais pas à la façon des Unanimistes. Ils n'ont plus le culte de l'image pour l'image mais s'emploient à rajeunir les vieux mythes et à doter le langage de nouveaux proverbes.

A côté de ces poètes, âgés pour la plupart de quarante ans, de tout jeunes gens hésitent encore visiblement entre les conceptions que leur proposent leurs aînés. Aragon, certes, a le plus d'imitateurs, Eluard aussi et surtout le léger, le sentimental Prévert dont le succès n'a de précédent que celui de Paul Géraldy. Mon propos n'est point ici de chercher querelle à la poésie engagée. Je me considère moi-même comme engagé, dans le temps du moins, sinon dans le moment. Il y a d'ailleurs d'excellents poètes engagés, je pense ici à Guillevic dont l'œuvre a l'authenticité de celles d'un Rousselot, d'un Follain ou du charmant Fombeure.

Il paraît toutefois que les jeunes poètes, engagés ou non, mettent imprudemment la charrue avant les bœufs. Que diable ! la poésie ne commence pas à Rimbaud, encore moins à Apollinaire, ou Eluard, ou surtout Prévert. Il faut avoir été romantique à quinze ans pour se permettre d'être Michaux à quarante ou Max Jacob à soixante. Les pastiches de Saint-Matorel n'étaient pas si vains ni si mauvais puisqu'ils donnèrent naissance au « Cornet à Dés ». Villon n'est pas si méprisable, ni d'Aubigné, ni Hugo, ni Corbière, ni Laforgue, ni Verlaine, ni Jammes. « On ne fait pas de la poésie comme on va pisser. » C'est Reverdy qui le dit et je prie mes amis les jeunes poètes de méditer cet aphorisme de Saint-Pol-Roux : « La table de travail est comme un large crucifix sur laquelle le poète s'expose pour s'éterniser. » En d'autres termes, la poésie est ascèse, amour et renoncement, et, si elle est renoncement, elle est aussi conquête sur soi-même.

II. Les poètes que j'aime et les autres :

Influences subies :

De sept à dix ans, je lisais les œuvres de Mme de Ségur ; jusqu'à quinze : Gustave Aymard ; ensuite : Arsène Lupin, Fantômas, le Vautour de la Sierra, Rouletabille, Rocambole, à peu près tout Dumas père, Conan Doyle (ce dernier sans succès), le Supplément du Petit journal Illustré.

Puis Manoll, que je connus à Nantes alors qu'il était libraire et que je portais encore des culottes courtes, entreprit de me désintoxiquer par un nouveau poison. Il m'ordonna Musset et Marceline, aggravés de fortes doses de Baudelaire, Rimbaud, Verlaine, Lautréamont, Corbière, Laforgue, Toulet, Apollinaire. Il y avait dans la boutique de Manoll la première fois que j'y pénétrai un poète nommé Frank Martin, homme sandwich de son état. Assis à califourchon sur une chaise, le visage bizarrement retroussé par la fumée d'un mégot, celui-ci déclamait d'une voix de tonnerre en pianotant sur la machine à écrire « Nous chanterons encore même si vous nous étranglez, salauds : »

Cette phrase, aussi, pour un garçon de quinze ans, était singulièrement dangereuse.

Très rapidement, Manoll me mit en relations avec Reverdy et Max Jacob à qui j'adressai mes premiers poèmes. Aussi ne dissimulerai-je pas l'influence que ces deux admirables génies ont exercée sur ma formation poétique. Reverdy m'enseigna la rigueur, non pas cette rigueur mallarméenne que j'exècre, mais le raccourci poignant, l'image de guingois, la phrase comme un morceau de rail luisant où l'esprit haut-le-pied dérape. Peu de temps avant sa fin tragique, mon cher Max Jacob, devait parvenir, à son insu sans doute, par son propre exemple, à me détacher de la poétique de Reverdy. Je n'étonnerai personne de mes amis en disant que je considère la poésie comme un Chant ou plutôt comme une incantation, c'est-à-dire comme une opération magique. Les « Chants Bretons » de Morven le Gaélique comme les derniers poèmes de « Filibuth » sont des opérations magiques. Ils rejoignent Dieu à travers l'homme et l’homme à travers eux rejoint Dieu.

Poètes :

Mais Max Jacob que j'aimais est mort, comme Jammes, comme Milosz, comme Apollinaire auquel j'ai consacré deux études parce que si l'auteur d'  « Alcools » n'est point un poète immense, c'est du moins un poète utile, je veux dire par là un poète qui possède une descendance.

Parmi les vivants, à part Reverdy, mon admiration va surtout au Claudel de « Feuilles de Saints » (3) et à Cendrars qui a écrit ces étonnantes  « Pâques à New-York » (4).

Mais puisque tout interview est un peu une confession avouons que je dois bien davantage aux romanciers qu'aux poètes, qu'il s'agisse des auteurs de romans policiers déjà cités ou d'Alain Fournier, de Dabit, de Luc Dietrich ou de Guilloux.

J'ajouterai que j’ai peu de sympathie pour la poésie à tendance philosophique comme celle de Jouve, moyenâgeuse comme celle de La Tour du Pin, ésotérique comme celle de Jean de Boschère, surréaliste comme celle d'André Breton ou simplement gentille, technicolore et anarchiste de Jacques Prévert.

III. Ma poésie : ce que j'ai voulu faire ou dire.

Un vigneron ne parle bien que de sa vigne, ses cépages, ses hybrides, ses gamays. La poésie est comme la vigne : c'est une question de plants, d'orientation, de terrain, d'amour et de soins constants. J'habite un coteau ensoleillé assez loin des officines littéraires pour me passer des satisfécits des snobs et du personnel de la critique. Je l'ai déjà dit quelque part : « J'écris par ambition pour me mériter moi-même, pour me persuader que je vis - par innocence sans doute. Ce ne sont pas les festins solitaires de certains, ni les grands banquets de propagande des autres qui me tentent, mais une bonne et vieille cuisine à la française. »

Le poète se doit d'écrire pour des oreilles poilues. Non ! Pas de poésie populiste. Guilloux ni Dabit ne sont des écrivains populistes.

Ce n'est pas parce qu'un tel aura chanté l'usine ou les labours ou bien la mine, ou encore les revendications ouvrières, qu'il sera compris et aimé du peuple. Que ma poésie soit d'abord une révolte ! qu'elle me mette en face de moi-même ! qu'elle me distingue ! Par mes tentatives, hasardeuses souvent, timides ou immodestes, je me suis donné rendez-vous dans le cœur des hommes de mon âge. Eluard cherchait à donner à voir et je saisis bien ce qu'il entendait par là. Mais plus qu'à voir, il s'agit de donner à aimer.

Que l'amour soit une contagion. Apollinaire, lorsqu'il délaisse la Bibliothèque Nationale, Milosz quand il se souvient d'une berline arrêtée dans la nuit, Max Jacob lorsqu'il s'adresse à Marie sont des poètes contagieux. Les surréalistes ont écrit : « Les éléphants sont contagieux. » Oui ! Mais la rue grise, un printemps en panne, une larme sur la plus pauvre joue sont autrement contagieux. Soyons des poètes contagieux.

Remarquez que je ne me fais guère d'illusion sur l'audience de la Poésie. Mais qu'un poème de moi continue de vivre dans la mémoire de quelque ami inconnu, que ce poème l'allège ou le renforce dans sa conviction d'homme et je suis pour toujours récompensé.

IV. Le poème de moi que je préféré.

Il est encore à écrire.
Pour le passé : « Moineaux de l'An 1920 » (Poèmes choisis, 1950).

V. Poèmes de moi que j'aimerais à entendre réciter
30 mai 1932 (Grand Elan).
Les Compagnons de la première heure (La Vie Rêvée).
Les Chiens qui rêvent (Poèmes choisis).
Pourquoi n'allez-vous pas à Paris ? (Poèmes choisis).
Le Chant de Solitude (Poèmes choisis).

VI. Les interprètes. Auteurs ou acteurs ?

Les poèmes ne devraient jamais être lus que par leurs auteurs ou par d'autres poètes, d'une voix monocorde, un peu comme une liturgie. Les acteurs ont le tort de trop déclamer. Leurs effets de voix visent d'ailleurs davantage à leur assurer le succès qu'à servir la gloire ou la mémoire du poète.

Louisfert, 26 septembre 1950.

(1)Gallimard 1939.
(2)Gallimard 1941.
(3)Gallimard 1975.
(4)Ed. des Hommes nouveaux, 1912.

 


 

 

 

 

 

Dumas père, André Breton et l'anthologie de l'humour noir

 

L'été, la poésie va aux champs ; le poète rêve. Mais moi qui me débats toute l'année dans une ambiance d’arbres, de chiens fous, de herses, de brides abattues, sitôt la grande chaleur, je me retire dans ma chambre et, à l'abri d'un soleil trop fort, je lis. Chaque saison a ses lectures. L'automne ramène insidieusement la chère présence de Verlaine, l'hiver la carriole d'Augustin Meaulnes, le printemps les odes de Ronsard. Mais la saison violente, comme la nomme si justement Apollinaire, éveille en nous le souvenir de longues routes, d'auberges fraîches, de coups d'épée. L'été, Alexandre Dumas va aux champs.

Relisant, pour la dixième fois peut-être, « Le Vicomte de Bragelonne », avec le même plaisir, sinon la même passion, comme un bon chien dressé depuis quinze ans à toutes les pistes, à tous les fumets surréalistes, je suis tombé en arrêt devant cette phrase :
« J'ai rêvé de Monsieur Fouquet toute la nuit, j’ai rêvé de poissons morts, d'œufs cassés, de chambres mal établies, pauvrement installées.
Mauvais rêves mon cher d'Herblay ! malencontres que ces songes ! » Les  « Poèmes » d'André Breton (1) ont cette odeur de poissons morts, d'œufs
cassés, de chambres mal établies, je veux dire établies sur l'avenir. Pas de côté jardin ou côté cour comme dans l'œuvre du Mal Aimé, mais la
façade abrupte, la fenêtre à vif et cette lanterne pareille à une vessie dont le liquide corrosif dessine de singuliers graffiti sur les vespasiennes de la beauté.

André Breton, que Jean-Louis Bédouin vient de saluer dans une étude définitive (2) s'en prend aux pruniers du rêve et les secoue dangereusement

« Je ne suis pas pour les adeptes
Je n'ai jamais habité au lieu-dit La Grenouillère
La lampe de mon cœur file et bientôt hoquète à l'approche des parvis…
Je n'ai jamais été porté que vers ce qui ne se tenait pas à carreau... »

Aucunement suspect de fidélité au surréalisme, cette prodigieuse école de tempérament, il me plaît de reconnaître en la personne d'André Breton un magnifique sacrificateur du Verbe, un de ces druides qui, à coups répétés de faucille, envoie promener sur le suaire tendu de la Littérature le gui déconcertant du chêne romantique :

« Ma femme à la chevelure de feu de bois
Aux pensées d'éclairs de chaleur
A la taille de sablier...
Ma femme aux pieds d'initiales...
Ma femme aux fesses de printemps
Au sexe de glaïeul...
Ma femme aux yeux pleins de larmes... »

André Breton, certains de ses poèmes en témoignent, aurait pu prétendre à une place de choix parmi les fils délirants d'Orphée. Avec cette mâle réserve qui caractérise les aventuriers, il a préféré asseoir sa renommée sur le trône d'un roi nègre, s'entourant de flèches empoisonnées et d'images barbares. Celles-ci, du moins, nous persuadent de revenir sans cesse à nos origines, de vérifier à tout moment le fond du sac, d'itinérer dans la grande forêt vierge pleine de lianes où des animaux de toutes sortes nous incitent à un peu moins de prudence. Pour avoir connu Jacques Vaché à Nantes (« peut-être avec Paris la seule ville de France où j’ai l'impression que quelque chose qui en vaut la peine peut m’arriver »..., a-t-il écrit dans « Nadja »), pour avoir connu cet « homme plus beau qu'un mirliton, qui écrivait des lettres aussi sérieuses que les Gaulois », Breton a été pris dans la toile de l' « Umour » (l'orthographe est de Jacques Vaché).

« Le mot « Humour » est intraduisible, écrit en 1921 Paul Valéry dans la revue « Aventure ». S'il ne l'était pas, les Français ne l'emploieraient pas. Mais ils l'emploient précisément à cause de l’indéterminé qu'ils y mettent, et qui en fait un mot très convenable à la dispute des goûts et des couleurs. Chaque proposition qui le contient en modifie le sens ; tellement que le sens lui-même n'est rigoureusement que l'ensemble statique de toutes les phrases qui le contiennent et qui viendront à le contenir. » C'est Breton lui-même qui cite cette définition dans le paratonnerre qu'il a fiché au sommet de son « Anthologie de l'Humour Noir », ce dôme gigantesque de l'église surréaliste (Sagittaire, éditeur). A propos de cet ouvrage, je m'étonne que l'auteur de « Nadja » n'y ait pas réservé une place de choix à Alexandre Dumas Père et à son collaborateur, son nègre (et ce substantif prend ici toute sa valeur), Auguste Maquet.

Le dialogue suivant, entre d'Artagnan et Mousqueton, dans « Les Trois Mousquetaires », a la saveur d'une page d'Alphonse Allais
« ... Mon père, dans ses moments perdus, était quelque peu braconnier.
- Et le reste du temps, que faisait-il ?
- Monsieur, il pratiquait une industrie que j'ai toujours trouvée assez heureuse.
- Laquelle ?
- Comme c'était au temps des guerres des catholiques et des huguenots, et qu'il voyait les catholiques exterminer les huguenots, et les huguenots exterminer les catholiques, le tout au nom de la religion, il s'était fait une croyance mixte, ce qui lui permettait d'être tantôt catholique, tantôt huguenot. Or, il se promenait habituellement son escopette sur l'épaule derrière les haies qui bordent les chemins, et quand il voyait venir un catholique seul, la religion protestante l'emportait aussitôt dans son esprit. Il abaissait aussitôt son escopette dans la direction du voyageur ; puis lorsqu'il était à dix pas de lui, il entamait un dialogue qui finissait presque toujours par l'abandon que le voyageur faisait de sa bourse pour sauver sa vie. Il va sans dire que lorsqu'il voyait venir un huguenot, il se sentait pris d'un zèle catholique si ardent qu'il ne comprenait pas comment, un quart d'heure auparavant, il avait pu avoir des doutes sur la supériorité de notre sainte religion. Car moi, monsieur, je suis catholique, mon père, fidèle à ses principes, ayant fait mon frère huguenot... »

Swift, Sade, Thomas de Quincey, Alphonse Allais, John-Millington Synge se partagent avec Baudelaire, Rimbaud, Apollinaire, Jarry, Kafka et quelques autres Lacenaire de Lettres les pages nombreuses de cette anthologie où me semble dominer l'étrange figure de ce Xavier Forneret dont les maximes, proverbes et aphorismes réchauffent comme volée de bois vert notre XXe siècle déjà jaunissant.

« Le sapin, dont on fait les cercueils, est un arbre toujours vert...
Oh ! que c'est malheureux que la femme mange,
- même des fraises dans du lait ! –
Il n'est pas d'1 plus vrai qu'un 2 qui fait un 3. »

Est-ce parce qu'il a été suffisamment pillé et piétiné par les surréalistes que le cher Max Jacob, lui aussi, est absent de cette anthologie ?

« L'enterrement avait déjà eu lieu la veille, mais il fallut le recommencer pour une erreur de parcours... » (Eclatement du Grand Cordon, « Le Cornet à Dés ».)

Le 4 mars 1949, je me trouvais à Orléans en compagnie de Michel Manoll, Julien Lanoë et Marcel Béalu dans la demeure du peintre Roger Toulouse. Nous devions nous rendre à Saint-Benoît-sur-Loire afin de passer la nuit dans la crypte de la basilique en une veillée funèbre autour du cercueil de Max Jacob ramené du cimetière d'Ivry pour l'inhumation définitive du lendemain.

A vingt heures trente, Toulouse téléphone au Docteur Durand à Saint-Benoît.

Réponse du Docteur : « Max n'est pas encore arrivé. Il devrait être là depuis quatre heures. On ne sait pas ce qu'il est devenu. Par ces routes couvertes de neige ! Il a effectivement quitté Ivry ce matin, mais le fourgon est tombé en panne à la sortie de Paris. On a dû téléphoner au Ministère pour en obtenir un autre. »

Max Jacob l'avait prévu : « L'enterrement avait déjà eu lieu la veille mais il fallut le recommencer... »
Qu'en dites-vous, André Breton ?...

Louisfert, 4 octobre 1950.

(1) Gallimard, 1948. (2) P. Seghers, 1950.