Le poète Serge Essénine (1895-1925)

Hélène ou le Règne végétal - Ode à Serge Essénine

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Ode à Serge Essénine

 

Qui se souvient des journaux de 1925

Une feuille égarée fait rage dans la cour

Et l'automne l'automne démantèle les tours

Le poète Essénine s'est tué

 

A cinq ans j'appris à lire

Avec maman dans le journal

Oh sûrement j'ai lu mon Serge

L'annonce de ta mort brutale

 

Un soir de lampes à pétrole

Et de tableaux mal effacés

Là-bas dans la petite école

A la limite du passé!

 

Mon fils sera - noblesse oblige!

Instituteur dans un hameau

Qui reconnaît pas dans la neige

Saura dénouer liens du cerveau!

 

Ainsi parlait Père Essénine

Dans la Russie de Nicolas

Ignorant certes que Pouchkine

Sur son cheval menait son gars

 

A travers nuit gel et villages

Et dans le temps cerclé de fer

Vers un château de sept étages

Sous les mélèzes de l'enfer

 

J'ai vécu comme toi parmi les hordes villageoises

O Serge et j'ai bien écouté

Les chiens qui boivent dans l'écuelle de la lune

A l'odeur d'églantine et de menthe coupée

 

Je t'apporte un printemps tout neuf O mon Poète

Et tel que n'en connut la ferme de Riazan

Alors que ceint du cuir tu promenais tes bêtes

Le long d'un abreuvoir de lumière et de sang

 

Ah! Dis bonjour à cousin Serge cheval triste

Par ton amour au moins qu'il soit récompensé

D'avoir osé prétendre à la flamme des lys

Quand le jour s'est éteint sur des poissons séchés!

 

L'Impératrice a beau sourire il faut qu'il chante

L'étable de famille et le monde écrasé

Sa tristesse d'enfant ses cheveux pleins de lentes

Alors que la nature est si belle à côté

 

Essénine Augustin! Le Serge du grand Meaulnes

Lorsqu'il eût parcouru mille lieues avec toi

La bride sur le cou de son cheval fantôme

Se retrouva plus seul et plus pauvre à la fois

 

Mais là-bas quelque part en la Russie du rêve

Dans les salles du temps préparé pour un bal

Tu te dresses soudain et tu brises les verres

Comme un voyou d'enfant jette en passant des pierres

Un soir de nostalgie dans les vitraux du lac

 

Et tu ris sans cesser de pleurer sur toi-même

Voleur d'un astre d'or par le brouillard volé

Qui traîne tout au long des nuits et des semaines

Le regret d'un pays et d'un cœur embaumé

 

Maints crapauds chantent sous la lune

On dirait un piano cassé

Un morceau de songe qui flotte

Au bord d'un ciel tout rapiécé

 

Père Essénine pense à Serge

Quand il était encore gamin

Entortillé de bonne serge

Que mère tailla de sa main

 

Où est-il ce pauvret bizarre

Qui délaissant bœuf et cheval

S'agenouillait au bord des mares

Comme un atteint du cérébral?

 

Les uns disent qu'il se promène

Dans la grand'ville en chapeau rond

Avec des femmes pas honnêtes

Qui lui auront tripe et rognons!

 

Mais Serge a mal de vivre ainsi Le grand poète

Se souvient de la ferme adorée et du prêtre

Qui officiait tous les dimanches au hameau

Où son passé est frais comme un cœur de bouleau

 

Il est ivre il a pris un fiacre sans un sou

Il se sent l'âme négligée et dans la chambre

Titubant de douleur il se jette à genoux

Devant l'icône pâle et le bougeoir à branches

 

"Mon Dieu! Mon bon copain! Petit Père! O mon Dieu!

Quelle nuit! Quelle nuit! Je meurs si je m'accuse

Ferme sur mon présent l'herbe bleue de tes yeux

Je suis damné! Mais si tu crois que je m'amuse!

 

Rengagé du destin dans la gare du doute

Sur la banquette étroite et glacée du matin

J'attends de voir paraître au détour de la route

Comme un ballon de rhum la lanterne du train

 

J'arrive dans le jeu de quilles du village

Ah! Pauvre chien! Tel qui songe à des os

Trouve un croûton de lune amère qui surnage

Sur la coupe d'un ciel immanquablement beau

 

Il a neigé durant trois ans

Sur le visage de ma mère

Et ses cheveux sont aussi blancs

Que les cailloux du cimetière

 

Ayez pitié d'un faux aveugle

Qui délaissant mère et maison

S'en est allé veule et tout seul

Frapper à l'huis des horizons

 

J'ai connu Moscou la cruelle

Et les matins en troïka

Lampe à gaz ne vaut point chandelle

Quand elle brûle tout là-bas

 

Au bord du monde entre deux saules

Et que dans l'aube pour mourir

Elle se penche sur l'épaule

D'un enfant en mal de dormir!

 

Adieu charmante Isadora

Qui dansait comme on tord un linge

Serge mort tu le danseras

Devant un parterre de singes

 

Tu diras à l'américain

Pourvoyeur de destins illustres

Que j'ai soufflé un beau matin

Les vingt neuf bougies de mon lustre

 

Que je suis mort d'avoir aimé

La beauté mon pays natal

Pauvre homme d'ange fourvoyé

Parmi les enfants de la balle."